La campagne une femme, un mois, une histoire : Talía OLVERA MARTÍNEZ

 

Talía OLVERA MARTÍNEZ , Entrepreneure en audio-visuel, politologue et linguiste

 

Je suis d’origine mexicaine, née à Mexico. J’ai 32 ans et cela fait dix ans que je vis en France. Sœur ainée d’une petite famille composée de ma mère, de mon frère et moi, j’ai été très vite confrontée à des responsabilités d’adulte. L’image que j’ai de ma famille est celle d’une table qui tient à trois pattes, et dont l’équilibre serait compromis s’il arrivait à en manquer une ; cette situation nous a beaucoup soudé comme famille.

Je me souviens tout particulièrement de ma mère très fatiguée et qui s’endormait partout, elle faisait des doubles journées ; épidémiologiste, la journée elle travaillait dans un hôpital et trois fois par semaine elle travaillait de nuit. J’ai compris avec le temps qu’il y avait un élément manquant, car mon père n’a jamais été là. 

J’ai toujours été une très bonne élève ; réussir c’était une réponse positive aux efforts que ma mère faisait pour nous ; mon frère faisait de même. J’avais même une année d’avance à l’école, ce qui m’a rendu difficile par la suite l’entrée aux écoles de cinéma au Mexique, car il fallait avoir la majorité. Mais cela ne m’a pas empêché d’investir toutes mes économies dans des cours de direction de comédiens, d’écriture de scénario, entre autres ; c’était mon rêve. Des grèves universitaires ont marqué et changé ma vie. La première a duré neuf mois ; j’étais au lycée dans un établissement qui dépendait de l’université, et un professeur m’a motivée à profiter de ce temps de pause pour apprendre une langue. J’avais 16 ans et me suis inscrite à l’Alliance Française. C’est en partie grâce à cette inscription que je suis en France aujourd’hui, car ensuite, j’ai fait des études de Lettres modernes françaises. Après, j’ai commencé à donner des cours de français dans une université, mais je ressentais le besoin d’en connaître plus sur la culture francophone pour améliorer mon travail d’enseignante. À l’époque, il y avait un programme de l’Ambassade de France au Mexique qui s’appelait « Découverte de la France », encore une fois motivée par une professeure, j’ai envoyé ma candidature et obtenu la bourse. Et je voulais tant partir, qu’en même temps je me suis inscrite pour être volontaire dans un programme de l’UNESCO, pour reconstruire un château Cathare dans le sud de la France. Je me suis ainsi retrouvée avec un marteaux-piqueur dans les mains pendant deux semaines à Lézignan-Corbières.

C’est dans le cadre de cet échange que je suis arrivée le 31 mai 2005 à Paris, accueillie par une compatriote qui logeait temporairement dans une colocation de jeunes ingénieurs. J’ai donc fait la connaissance de ces colocataires, puis suis partie pour le sud. Mais le destin a voulu que je revienne. Pendant ce séjour en Europe, je suis allée à Barcelone où j’ai eu un problème avec ma carte bancaire qui a été avalée par un distributeur ; ce moment a aussi changé ma vie, car j’ai écrit un mail aux garçons de la colocation dans l’espoir de pouvoir être logée pendant quelques jours avant le début du programme de l’Ambassade de France. J’ai eu la réponse de l’un d’entre eux qui m’a invitée à venir chez eux. Je ne suis jamais repartie. Ce garçon est aujourd’hui mon mari. À l’époque, il parlait déjà un peu l’espagnol ; dans le cadre d’un échange universitaire il avait effectué un séjour au Mexique, cela nous a permis de pouvoir communiquer à la fois en français et en espagnol.

Après cette heureuse rencontre, pendant un an j’ai fait des allers-retours entre le Mexique et la France et mon futur mari a aussi fait des voyages au Mexique pour rencontrer ma famille. De sorte qu’en 2006, en Bretagne, nous avons célébré notre mariage en petit comité, et après de nombreuses démarches administratives. A la suite de mon mariage les démarches administratives ont continué.

En 2006 je suis  venue habiter à Paris.  La première année a été pour moi la plus difficile. Tout d’abord mon espace physique s’était réduit, au Mexique j’avais de l’espace tandis qu’ici on a aménagé dans un tout petit deux pièces.

J’apprenais la guitare et la musique mais je ne pouvais pas pratiquer chez moi car les voisins ne toléraient aucun bruit, même celui des pas dans l’appartement. Ce silence m’a perturbé. Sans généraliser, au Mexique, les gens parlent plus, il y a souvent de la musique dans la rue, chez un voisin, dans les transports publics. Pendant mes premiers mois en France j’ai eu l’impression d’être toujours dans un énorme silence.

Je me rappelle que la première fois que je suis allée déjeuner chez mes beaux-parents, j’ai beaucoup mangé au début du repas ; après j’ai compris qu’il y avait l’entrée, le plat, le fromage et le dessert, mais malheureusement c’était trop tard.

Aujourd’hui j’apprécie le silence et un bon long repas. Et j’ai l’impression que la famille de mon mari, qui était plus réservée au début, s’est ouverte à moi et à ma famille. J’ai même intégré la piñata pour les fêtes de Noël et adopté les crêpes.

Cette première année en France a été aussi celle de l’école de musique ; depuis le lycée et parallèlement à mes études, j’ai toujours eu une activité artistique, principalement le chant, que j’exerçais professionnellement au Mexique, je faisais aussi du doublage de voix pour le cinéma et la télévision. Finies mes études en littérature, j’ai voulu me former pour avoir un diplôme de chanteuse, ce que j’ai fait en arrivant en France ; mais alors que je m’attendais à rencontrer des personnes ouvertes à l’école de musique, je me suis heurtée à de nombreux murs, des clichés qui m’ont fait découvrir l’altérité. Le fait que je sois latino-américaine faisait souvent que les gens s’attendaient à ce que je sois d’une certaine manière ; ils s’attendaient à ce que je chante forcément de la salsa par exemple, alors que ce n’était pas du tout mon univers musical.

J’ai fini l’école de musique et il a été difficile de trouver un travail comme chanteuse, j’ai donc décidé de mettre entre parenthèse cette carrière pour reprendre mes études ; j’ai ainsi fait des études en Sciences du langage, en Sciences politiques et en Sciences de la communication.

Durant ma formation, je me suis sentie parfois infantilisée par le fait de venir d’ailleurs. J’ai eu des expériences qui me renvoyaient à mes origines ou vécu des moments qui renvoyaient aux origines de mes collègues, origines qui semblaient avoir plus d’importance que les connaissances qu’ils pouvaient avoir. Heureusement ces situations n’ont pas été récurrentes, mais elles m’ont tout de même marquée.

À ce rappel aux origines, s’est souvent ajouté un autre préjugé, la sexualisation de la femme latino-américaine ; un cumul de préjugés liés cette fois-ci au fait d’être une femme. Je me souviens d’un casting où l’on m’a dit : « Mais tu n’es pas mexicaine ? », j’ai répondu « Si », et j’ai eu comme réponse : « On vous attendait en minijupe et décolleté ». Depuis je me bats contre ces idées reçues.

Un troisième obstacle pour moi a été la reconnaissance de mon diplôme obtenu au Mexique, au moment de chercher un travail ; j’ai dû refaire quelques années d’études supplémentaires pour obtenir un niveau équivalent en France.

Par expérience propre et par les témoignages obtenus pour un film documentaire sur la migration mexicaine en France que je suis en train de réaliser, j’ai découvert que dans certains cas, l’évolution professionnelle est difficile en tant que migrant, notamment pour les femmes. Les connaissances et expériences sont plus difficilement reconnues, particulièrement quand elles ont été obtenues à l’étranger. Cela me préoccupe que certaines minorités soient parfois limitées à travailler dans des métiers liés à la migration, au service à la personne ou dans l’enseignement des langues, pour ne donner que quelques exemples ; comme si c’étaient les seuls métiers qui leur soient ouverts. Il y a un travail de sensibilisation à faire auprès de la société et des entreprises. Je considère que le vivre ensemble passe par une intégration dans le monde du travail ; c’est en partie à travers le travail que l’on voit notre contribution à la société qui nous accueille.

Toutefois, pouvoir se développer personnellement et professionnellement dans certains pays d’origine, demeure également un combat, pour que la décision de migrer reste un choix.

Comme beaucoup, je suis aussi passée par les cours à domicile, les « petits boulots », les stages, le bénévolat, entre autres, en vue de trouver un emploi qui se rapproche de mon niveau d’études et de mon expérience professionnelle ; et pendant plusieurs années j’ai eu l’impression d’être en retard professionnellement, car j’ai dû tout recommencer en France, mais, cela m’a motivé à fonder l’entreprise de production audiovisuelle que je dirige actuellement. Avec mon mari, nous avons beaucoup investi dans ce projet. Pendant quatre ans je ne suis pas rentrée au Mexique car tout notre argent était investi dans l’achat de matériel de tournage et en formations. Cela fait un peu plus de trois ans que nous avons lancé officiellement notre entreprise.

J’ai toujours eu cette passion pour le cinéma, et tout au long de mon parcours universitaire, j’ai suivi des cours de production et réalisation de films, de montage vidéo, d’écriture de scénarios, d’histoire de l’art, de cinéma ; et l’année dernière j’ai fait un Mastère spécialisé en création d’entreprises dans la communication et les médias. J’ai un parcours pluridisciplinaire nourri des sciences sociales et humaines, de littérature et même de droit. Et aujourd’hui, je trouve du droit, de la linguistique, des sciences politiques, de la littérature et de la création d’entreprise dans tout ce que je fais.

Par ailleurs, ma petite famille s’est élargie, j’ai trouvé dans la famille de mon mari un grand soutien, ils sont pour moi une vraie belle famille. La table à trois pieds dont je parlais au début a désormais plusieurs appuis.

Je ne sais pas si ma vie aurait été différente si je n’avais pas été migrante. La vie de tout le monde est pleine de détours. Je ne sais pas si cela aurait été plus facile si j’étais restée au Mexique, je ne me pose pas ces questions-là. Mais la migration m’a appris à être courageuse. Je ne vis pas comme étrangère, en tant que mexicaine en France, ni comme française d’origine mexicaine, je ne me reconnais pas dans ces termes. Je suis tous simplement une femme.

Le mot convivencia, difficile à traduire en français, est pour moi un beau mot pour parler de la présence des migrant-e-s dans un pays. On pourrait le traduire comme quelque chose entre le vivre ensemble et le partage. J’espère qu’un jour au lieu de parler d’intégration, on parlera de « vivre ensemble ».

Un message que je voudrais faire passer aux femmes migrantes est : prépare toi, apprends la langue, la culture, sois ouverte, sois aussi dans le partage, essaye d’apprendre des autres mais donne aussi aux autres, garde ton identité et enrichis-la avec ce que le pays pourra t’apporter, apporte toi aussi ta richesse culturelle. Garde ta dignité.

Si l’on me demande de choisir un mot pour résumer mon parcours, je choisirais « volonté ». C’est la conviction de pouvoir atteindre mes objectifs et la conscience de l’effort que cela nécessite, ce qui m’a fait arriver là où je suis actuellement.

Finalement, je voudrais dire que la vie d’un-e migrant-e ne commence pas à l’arrivée dans la terre d’accueil ; cette arrivée est la continuité de sa vie. C’est pour cela que j’ai souhaité partager mon histoire, je trouve que c’est important pour contribuer à lutter contre la solitude que certaines d’entre nous peuvent ressentir ; pour s’encourager et dire que c’est possible d’aller en avant, non sans obstacles, non sans problèmes, mais c’est possible. Dans mon histoire j’ai toujours rencontré de bonnes personnes qui m’ont accompagnée, qui m’ont accueillie comme l’une des leurs.