La campagne une femme, un mois, une histoire : Portrait Mme FRIKECH CHAOUIH Souad Chargée de mission ONG Mariée, 4 filles

Fille de directeur d’école, de mère au foyer et ainée d’une fratrie de 7 enfants,  je suis née au Maroc en 1959. J’ai eu une éducation conservatrice. Beaucoup de règles m’étaient imposées avec l’exigence de l’excellence et de bons résultats scolaires par les parents. J’ai obtenu ma maitrise à l’université de Fés au Maroc, en 1984.

En1985, à 24 ans, je suis arrivée seule en France, pour poursuivre mes études supérieures. Ce choix de partir était lié à mon ambition de femme, pour atteindre en priorité mon indépendance. Je crois que c’est cet esprit des Lumières, de l’humanisme français et du pays des droits humains, de l’égalité femme homme qui m’a le plus guidée, loin de chercher à faire fortune.

Je suis aussi partie pour me confronter aux problèmes de la vie quotidienne,  me forger et me préparer pour mieux affronter la vie dans la société marocaine à la fin de mes études. Rester en France n’était pas mon objectif.

Je suis arrivée dans un autre pays sans aucun repère réel, à part l’imaginaire et le rêve que nous procure la littérature française. J’ai été admise à la Sorbonne où j’ai eu mon DEA [1] en « Aménagement de l’espace urbain », j’ai donc entamé une thèse de doctorat sur « Les investissements des capitaux immigrés au Maroc » en mettant l’accent sur la valorisation de l’apport des femmes migrantes dans le développement.

Ma vie d’étudiante loin de ma famille et sans beaucoup de ressources m’a obligée à travailler pour vivre, ce qui a réorienté l’ensemble de mon parcours de vie.

J’ai dû alterner des petits boulots et mes études dans une même journée. L’engagement dans la vie active ne laissait pas le temps nécessaire aux longues études. Un des obstacles rencontré et qui a compliqué mon parcours d’études supérieures, fût la maitrise de la langue française lorsqu’il s’agissait de rédiger des rapports de recherche d’un niveau universitaire alors que j’avais effectué tous mon parcours scolaire en arabe.

Le second obstacle a été de trouver un travail dans le domaine de ma spécialité sans avoir la nationalité française. J’ai envoyé des centaines de CV[2] sans obtenir de réponse favorable. Faute de mieux, je me suis retrouvée à exercer des petits boulots pour vivre.

Après un long combat de plus de 10 ans dans le domaine professionnel, j’ai occupé des postes précaires qui n’avaient aucun lien avec ma formation initiale. Ce combat pour mon insertion professionnelle m’a interpelée  pendant très longtemps.

 Autour de moi des personnes migrantes subissaient le même sort que moi et étaient également dans des situations de grande  précarité cherchant un emploi, je vous laisse deviner le parcours et le quotidien de ces personnes.

Mon engagement et mon évolution dans le milieu associatif, m’ont permis de me réorientée vers des postes de chargée de mission dans des ONG[3]. Jusqu’à ce jour, je suis restée sur ce même type de poste.

Mon engagement politique et associatif a commencé au Maroc au sein de l’UNEM Union syndicale des Etudiants au Maroc) où j’étais engagée dans le même  combat que menaient  les étudiants marocains au niveau national. On luttait  contre le régime de Hassan II, pour la démocratie, l’état de droit et pour le respect des droits humains.

Je me suis engagée auprès de l’association AMEJ (Association de l’Education de la Jeunesse) une association d’éducation populaire visant le progrès social, l’émancipation de la jeunesse et la transformation d’une société conservatrice. Arrivée en France, à coté de mes études, j’ai consacré une grande partie de mon temps libre au militantisme associatif comme continuité de mes engagements au Maroc.

J’ai occupé, à plusieurs reprises, des postes de membre du bureau fédéral de l’AMF[4] et j’ai aussi été à l’initiative de la création d’un centre d’intérêt culturel en 1991. L’objectif de ce centre était  de valoriser l’apport culturel des migrant-e-s et favoriser les échanges interculturels visant la connaissance des cultures africaines à travers des conférences, des expositions et des événements culturels à dimension internationale.

Mon engagement associatif m’a permis de prendre conscience de l’écart qui existe entre la théorie de l’égalité des droits et la réalité du terrain. Cet écart est plus flagrant pour les personnes étrangères et vulnérables. Les discriminations, le racisme, l’injustice sociale et économique dans les quartiers populaires, la situation des migrant-e-s, les violences faites aux femmes… ce sont des réalités de tous les jours. Mais aussi sur les questions de l’égalité homme-femme, l’émancipation et la parité … Ce sont là tous les leviers de mon engagement associatif.

Accéder au poste de Secrétaire Générale du FORIM est un honneur pour moi, je le considère comme un signe de confiance de mes partenaires. Je suis et reste consciente du travail qui nous attend en tant que responsable associatif engagée et de la situation précaire des migrant-e-s. La bataille politique est de rigueur.

Je garde une relation très forte avec mon pays d’origine tout d’abord parce que mes parents et toute ma famille y résident mais aussi pour  garder un lien avec les luttes de la société civile  cela fait partie de mon engagement. Au Maroc, nous sommes loin de nos aspirations. En tant que militant-e-s des droits humains de la société marocaine, je reste assez préoccupée par l’évolution de la démocratie et du respect des droits humains dans ce pays. Pour tous ces motifs je continue mon engagement avec des organisations marocaines  pour développer des projets associatifs et politiques.

 Je suis et reste fière de ma double culture, elle m’apporte un équilibre dans ma vie de femme, entre les valeurs de l’égalité, de la liberté et de l’engagement citoyen ; et les valeurs familiales, de solidarité, d’hospitalité et d’entraide.

 Le mot Combatif résumerait mon parcours : combatif car l’illusion de l’égalité des droits ; de l’égalité femme-homme, de la question genre et tant d’autres problématiques restent à résoudre non seulement dans nos pays d’origine mais aussi dans les pays d’accueil. Il nous faut être éveillés et prêts au combat !

Croire à un combat c’est avoir la conviction et l’espoir d’un changement.

La migration économique considérée d'emblée comme un phénomène masculin a dominé les thèmes et a contribué à occulter la présence des femmes. De plus, l'intérêt récent qu'on porte aux migrantes s'est accompagné d'une perception stéréotypée et réductrice qui les envisage comme passives.

En tant que militante de terrain au service de la condition féminine, je ne peux que faire le constat suivant : les femmes migrantes ont du courage à revendre et de la volonté pour s’en sortir, en situation et niveau égal, elles trouvent plus facilement un travail que les hommes migrants. Elles assument des responsabilités insupportables et réussissent à atteindre leurs objectifs contres vents et marées. Le conseil que je peux donner aux femmes c’est de sortir de la victimisation et de l’ombre, prendre son destin en main, et dénoncer les violences en tous genres. Cette campagne est un excellent projet du FORIM, qui valorise les différents parcours de femmes migrantes combattantes, militantes et résistantes pour déconstruire les stéréotypes dans l’imaginaire occidental. Cela fait partie de nos missions au sein du FORIM.

 


[1] Diplôme d'Etudes Approfondies

[2] Curriculum vitae

[3] Organisation Non Gouvernemental

[4] Association des Marocains en France