La campagne une femme, un mois, une histoire : Portrait de Virginie BAIKOUA

Virginie BAIKOUA, Assistante de direction à Lyon métropole et Présidente de l’association Solidarité Contre le Sida en Centrafrique ( SOLISIDAC)

C’est à l’âge de 19 ans que je suis arrivée pour la première fois en France laissant derrière moi ma famille et mes rêves en Centrafrique. Fille de militaire, je suis issue d’une grande famille de 20 enfants composée de plus de garçons que de filles. Mon enfance je l’ai passée dans un camp militaire où mon quotidien se limitait à aller à l’école, à l’église et au sport. Les divertissements étaient rares. Cependant je garde un souvenir agréable et heureux  de mon enfance car je ne manquais de rien.

En 1982, suite à ce que les autorités de l’époque ont qualifié de coup d’Etat militaire (c’est une qualification que je ne cautionne pas car pour moi elle a surtout  servit de prétexte pour éviter toute éventuelle enquête) ma vie a basculé, obligea mon père à quitter le pays. Quelques temps après, ma mère fut emprisonnée. Nous nous retrouvâmes avec mes frères et sœurs livrés à nous mêmes, démunis de tout moyen et loin de nos parents. Ce fut une période très difficile de ma vie. Une période qui m’apprit à me battre et à être forte. Heureusement que mes frères ainés étaient assez grands pour prendre soin de nous. Grâce à ma famille, j’ai eu la chance de continuer mes études malgré la difficulté de la situation. Mon grand frère me disait toujours : « Je ne veux pas que cette situation te détourne de tes études ! » et cela m’a beaucoup aidé car j’ai continué jusqu’au lycée et ensuite grâce à l’ambassade de France en Centrafrique, j’ai obtenu un visa pour venir en France. Mon départ était brusque, je n’avais pas le choix !

Je suis arrivée en France en 1986, et installée avec mon frère à Poitiers. Ma première année a été dure car ma famille et mon pays me manquaient beaucoup et comme j’ai demandé l’asile politique je ne pouvais pas retourner au pays. J’ai donc décidé de me concentrer sur mes études. Après deux années passées à Poitiers, je quittai pour m’installer à Lyon. Tout au long de mon séjour à Lyon, mon leitmotiv était de trouver du travail pour aider ma famille en Centrafrique. J’ai travaillé dans plusieurs administrations avant de rejoindre les équipes du Grand Lyon en tant que contractuel. J’ai ensuite décidé de passer le concours en interne pour être titularisé.

Au delà de mon travail je me suis engagée auprès de plusieurs associations de la Diasporas Centrafricaine afin de garder un lien avec mon pays. Cet engagement dans la société civile ne date pas de mon arrivée en France car à Bangui, je faisais partie d’une association de jeunes pour venir en aide aux femmes dans les villages de ma région. Cela me permettait de me sentir utile et me procurait une autosatisfaction immense.

En 2003, face à la croissance de nombres des personnes affectées par le VIH Sida, je décidais de créer avec quelques compatriotes centrafricains et amis de la Centrafrique, l’association SOLISIDAC basée à Bangui. SOLISIDAC vise principalement à venir en aide aux personnes infectées et affectées par le VIH/SIDA en leur apportant un soutien psychosocial et en mettant à leur disposition un centre d’accueil et d’écoute. Quelques temps après nous avons décidé de mettre en place une antenne de l’association en France pour appuyer et assister le bureau de Bangui. Depuis 2010, l’association avait initié, en partenariat avec plusieurs femmes de la diaspora centrafricaine et des frères engagés dans des associations une rencontre entre  les femmes centrafricaines vivant en France et celle de Bangui pour l’égalité et le développement. Depuis lors, chaque 8 mars, nous nous rendons en Centrafrique afin d’échanger avec nos soeurs sur  des thématiques en lien avec le quotidiens de la femme Centrafricaine. Nous partons  là-bas pour partager et échanger des expériences avec ces femmes et non pour donner des leçons. C’est selon moi l’erreur à ne jamais commettre. Nous allons bientôt fêter le 12ème anniversaire de l’association et c’est une immense fierté pour moi car grâce à cette association je garde aujourd’hui un lien indéfectible avec mon pays.

Cependant, l’instabilité politique constante en Centrafrique, les conflits militaro- politiques à répétition, le manque de financement ou la bureaucratie sont autant d’obstacles qui nous empêchent à mettre en œuvre nos actions et accompagner ces personnes vulnérables. En France le problème est tout autre. L’antenne de l’association en France a besoin de personnes motivées, engagées et volontaires et il est difficile de trouver des personnes qui s’engagent sur du long terme. Le problème est dans le fait que les gens ne sont pas patients et veulent voir les résultats tout de suite ils oublient souvent qu’un engagement est un combat à vie.  Il est vrai que pour ma part il est parfois difficile de motiver tout le monde mais je me dis que je ne peux pas me permettre de lâcher des personnes qui comptent sur moi.  Je garde grand espoir néanmoins en la jeunesse il me semble qu’ils ont plus conscience des enjeux.

Aujourd’hui, je me sens chanceuse d’appartenir à la fois à ici et à là-bas. Car pour ma part avoir deux cultures est une richesse inépuisable même si je sais que pour certaine personnes cela représente un handicap. La solution c’est de pouvoir marier les deux et non de les vivre séparément. Il est vrai que les femmes migrantes ont quitté leur pays, leur culture pour adopter un pays et une autre culture. C’est parfois difficile pour certaines femmes, car en plus des hommes les femmes migrantes portent pour la majorité une lourde responsabilité : celle de subvenir aux besoins de la famille restée au pays.  C’est pourquoi je choisis le mot courage pour résumer mon histoire et mon combat. Sans le courage on ne peut rien faire et sans prendre des risques je ne serais pas la femme que je suis aujourd’hui.

J’aimerais aujourd’hui passer un message à toutes les femmes migrantes. J’aimerais leur dire de se faire confiance, de s’aimer et d’accepter leur différence. J’aimerais qu’elles croient en elles et qu’elles osent car dans la vie on n’a rien sans rien.

Je profite de cette occasion pour saluer cette remarquable initiative du FORIM. Au-delà même de donner la parole à des femmes souvent oubliées ou stéréotypées, ce travail permet à chacune des femmes de regarder en arrière pour admirer tout ce qu’elles ont accompli mais aussi ce qu’elles n’ont pas pu faire. Pour ma part j’ai apprécié ce moment et je vous suis infiniment reconnaissante.