La campagne une femme, un mois, une histoire : Portrait de Rosirene Andrade BENEVIDES

Rosirene Andrade Benevides, doctorante à l’Université de Paris8 et Art thérapeute

« Je suis née au Brésil mais je suis une femme de l’univers »

Je ne suis pas venue en France comme beaucoup de migrantes à la recherche d’une vie meilleure. Je suis venue en France en 2009 à la recherche de moi-même. Je voulais découvrir qui j’étais et ce que je voulais.

Je suis née à Espirito Santo au Sud Est du Brésil. Je suis issue d’une grande famille de dix enfants, dont trois sont morts bébés. Ma famille n’était pas pauvre, elle était simple. J’ai passé ma petite enfance jusqu’à l’âge de la puberté entouré de garçons et ce grâce à mon grand frère, 3 ans plus âgée que moi, car on était inséparables. J’ai eu une enfance heureuse, j’étais très protégé par mes parents et par mes frères et sœurs. Ma famille a toujours joué un rôle très important dans ma vie.

A l’âge de onze ans, j’ai décidé de prendre des cours de danse. Ma mère s’y opposait car elle avait peur que ma passion pour la danse me détourne de mes études. J’ai donc décidé de pratiquer la danse toute seule sans le soutien financier de mes parents. Je me cachais pour partir en cours et j’ai dû mentir à mes parents presque toute une année. Quand j’ai enfin décidé d’annoncer à mes parents que je voulais être danseuse, ma mère m’a regardé et elle m’a dit : «  Je suis très fière de toi ma fille. Car ce que tu as fait demande beaucoup de courage. » Ma mère a toujours été une source d’inspiration pour moi. Elle m’a apprit tellement de choses, elle m’a aidé à m’affirmer et à embrasser ma féminité. Bien que très simple comme femme elle était une féministe très engagée. Je me rappellerai toujours d’une phrase qu’elle m’a dit quand j’avais 16 ans : « Rosi, il ne faut surtout pas que tu te maries vierge ! ». A seize ans je ne comprenais pas ce que elle voulait dire mais quelques temps après j’ai compris que ma mère m’apprenait une chose très importante : que le corps d’une femme appartient à elle-même et non à un homme. Elle m’a apprit également a être courageuse et m’a toujours soutenu dans mes choix, même lorsqu’elle n’était pas d’accord.

A quatorze ans j’ai commencé à faire des stages et à travailler pour gagner un peu d’argent mais je trouvais le temps pour continuer à danser. Cela me procurait un tel plaisir. A dix-huit je rencontre le père de mes enfants et à l’âge de 21 ans, j’ai eu mon fils. Quelques années après, le père de mon fils a décidé de venir en France pour faire sa thèse à l’Université de Paris8. J’ai donc décidé de le rejoindre. Pendant trois ans nous avons vécu entre la France et le Brésil. En 2005, je tombe enceinte de ma fille. En 2006, (alors que j’étais en France) on m’apprend que ma sœur est gravement malade. Elle avait un cancer et était très souffrante. Je décide de tout quitter y compris ma fille qui avait à peine un an pour rejoindre ma sœur. Ma sœur était ma moitié. C’est pourquoi je ne me suis jamais marié. J’ai toujours refusé l’hypothèse selon laquelle on retrouve sa moitié qu’avec un homme. Moi ma moitié je l’ai toujours eu près de moi. C’était ma sœur. J’ai passée quatre mois au Brésil avec ma sœur. En mars 2007, ma sœur décède. Son décès a fragilisé la cohésion familiale. Quant-à moi je suis tombée dans la dépression. En novembre 2008 je me sépare du père de mes enfants et en février 2009 mon père est hospitalisé, 15 jours après il décède. Pendant plusieurs mois j’étais inconsolable. La vie n’avait plus de sens pour moi. Je ne savais pas pourquoi je me réveillais tous les matins, j’étais une coquille vide. Ma fille a beaucoup souffert avec moi car elle ne me voyait jamais sourire. J’avais besoin de changement, je ne pouvais plus rester au Brésil. J’avais besoin de prendre du recul par rapport à ma famille et ma vie.

J’ai commencé à faire de recherches sur les universités en France et j’ai décidé de postuler à un master 2 à Paris 8. Je décide de vendre mon studio au Brésil et de prendre ma valise. Mon fils était à l’époque à l’université. Il a été très compréhensible. J’avais plus peur pour ma fille. J’ai décidé de la laisser avec son père et ça a été l’une des décisions les plus difficiles de ma vie.

Dès mon arrivée en France en 2009, j’ai commencé à travailler sur mon projet à l’université. Quelques mois après, ma fille est venue me rejoindre avec son père pour passer quelques temps avec moi. En février 2010, j’apprends que mon frère est malade. Il avait un cancer ! Tout s’écroulait à nouveau. Je ne savais pas quoi faire, ni comment réagir. Je ne voulais pas que ma fille me voit encore une fois dans cet état. J’ai donc nié la maladie de mon frère et j’ai décidé de ne pas rentrer au Brésil. J’ai continué à me battre en France pour avancer sur mon projet de recherche et je faisais des progrès remarquables. Cela peut paraitre invraisemblable mais la souffrance m’a beaucoup aidé dans mon travail de recherche. La souffrance est un sentiment que beaucoup de personnes ne savent pas bien utiliser. En juillet 2010, je rentre au Brésil pour voir mon frère et parler avec mes sœurs et ma mère. Je n’ai jamais regretté d’être venue en France car j’ai compris beaucoup de choses me concernant. J’ai compris qu’avec ma sœur nous étions le pilier de la famille. Maintenant la famille se reposait sur moi pour décider et tout faire. Grâce à l’aide d’un spécialiste j’ai appris à me connaitre et à trouver ma place dans cette relation.

En 2011, j’ai commencé à travailler avec la mairie de l’ile Saint Denis. J’intervenais en tant qu’art thérapeute auprès des enfants et des femmes victimes de violences. Ce travail m’a permit d’approfondir mon projet de thèse qui porte sur la question des violences faites aux femmes. Il est toujours difficile de trouver de financements pour travailler avec les femmes mais avec la médiatrice de la mairie on est arrivé à mettre en place des ateliers intitulés « Détente et conscience de soi ». Il a fallu que je fasse un travail sur moi-même pour écouter et accepter certaines choses. Il y a quelques années encore je n’admettais pas que certaines femmes acceptent la violence. Ces ateliers m’ont beaucoup appris sur les femmes, sur nos différences et nos ressemblances. A ce jour je travaille sur un spectacle inspiré des séances de travail avec les femmes. Je l’ai intitulé « mon parcours biographique chez les femmes. »

Mon travail en tant que professionnelle du théâtre me permet également de garder un lien avec mon pays. J’organise quelques spectacles au Brésil ce qui me permet de revoir ma famille et mes amis avec une certaine fréquence.

Par ailleurs, mon travail à la mairie de l’ile Saint Denis, m’a permis de comprendre comment les femmes vivent l’immigration en France. Contrairement à moi, elles sont nostalgiques, elles ont le manque du pays. Moi, je n’ai pas le mal du pays. Je suis certes née au Brésil mais je me suis toujours sentie comme étant une femme de l’univers. A chaque fois qu’on me demande d’où je viens, je dis toujours je suis une femme de l’univers.  C’est peut-être la raison pour laquelle je ne me suis jamais sentie comme une migrante. J’ai également ressentie à travers les ateliers que beaucoup de ces femmes souffrent d’un sentiment d’infériorité. Elles trouvent qu’elles ne rentrent dans aucune case. Parfois, elles n’arrivent pas à valoriser leurs expériences professionnelles.

J’aimerais dire à toutes ces femmes, de se faire confiance, de s’aimer, et d’apprendre à s’écouter et à se comprendre. Car la force d’une femme est dans son courage et sa confiance en elle-même. Aujourd’hui si je devais résumer mon parcours en un mot je choisirai le changement ! C’est l’envie de changer constamment qui a fait de moi la personne que je suis.

Pour finir, je salue cette initiative que je trouve formidable car cela nous permet à nous les femmes migrantes de réfléchir sur nous même, sur notre parcours. La campagne du FORIM donne aux femmes migrantes la possibilité de prendre la parole car j’ai conscience que pour beaucoup de femmes c’est très difficile d’être dans sa propre peau. En tout cas bravo et merci encore une fois de m’avoir permis de raconter mon histoire.