La campagne une femme, un mois, une histoire : Portrait de Pham Anh Thu

 

Pham Anh Thu Chercheuse en Biologie Végétale, retraitée du Centre national de la recherche scientifique et membre du Bureau de l’Association Internationale pour le Développement de l'Enseignement au Vietnam (AIDEV)

 

 Je suis née en 1945 au Vietnam, année d’une grande famine qui a provoqué des millions de morts dans le pays. L’armée japonaise occupait le Vietnam (Indochine à l’époque). D’importants événements y avaient lieu.  Lorsque les fascistes ont perdu la guerre, les résistants ont proclamé l’indépendance du Vietnam le 2 Septembre 1945. Néanmoins, l’armée française a vite repris le pouvoir et la résistance vietnamienne a dû reprendre le maquis... Bien sûr, je ne garde aucun souvenir de cette période agitée, mais ce qui va vous paraître étonnant, c’est que je n’en ai eu connaissance qu’une fois arrivée en France.

Entre 1954 et 1975 le pays a été divisé en deux. Mon père était fonctionnaire au sud du pays qui était gouverné par un gouvernement aux ordres des Etats-Unis. Il n’était pas engagé politiquement, il était archiviste et vivait dans ses livres. Il connaissait tous les classiques français par cœur et écrivait des poèmes en Vietnamien. C’était  quelqu’un de très humaniste mais loin de la réalité. Nous n’avions pas d’information sur ce qui se passait au nord. On n’avait pas d’accès à l’information internationale, et on croyait à la propagande du gouvernement du Sud.

J’habitais à Dalat, ville qu’on appelait à l’époque « La Petite France » où j’étudiais dans un lycée français. Le vietnamien, je l’ai appris à l’école en tant que langue étrangère. Je n’ai pas appris l’histoire ou la géographie de mon pays. Je vivais dans une bulle, protégée de toutes les contingences du monde extérieur, ignorante des évènements dramatiques dont mon pays était alors le théâtre.

Je suis venue en France après avoir obtenu le baccalauréat en 1963, à l’âge de 18 ans. Grâce à mon parcours scolaire, j’ai obtenu une bourse du gouvernement français, ce qui m’a permis de financer mon voyage et partir à la découverte de la France. La 1ère impression de la France … je suis arrivée en octobre, il faisait froid, c’était avant le grand nettoyage et les bâtiments étaient tout noirs. Je m’attendais à connaitre la capitale de la lumière. Je pensais que Paris était triste.

Dans un premier temps, j’étais malheureuse de partir. Ce n’était pas un vrai choix. A l’âge de 18 ans j’étais encore un enfant et je suivais les conseils de mes parents. Ils me disaient que c’était une chance pour moi, que j’allais étudier et que je reviendrais à la maison après. Mais je n’ai revu mes parents que 15 ans plus tard.

Pendant 15 ans je n’ai pas revu ma famille, ma ville,  mon pays. Cela car en France, j’ai appris que pendant toute mon enfance j’étais trompée. Ici, j’ai connu la vraie histoire de mon pays. J’ai dû m’éloigner pour mieux voir.

J’ai appris que la résistance n’était pas malveillante mais qu’elle luttait pour la liberté du Vietnam. J’ai adhéré au mouvement des patriotes vietnamiens en France et je luttais à distance pour l’indépendance de mon pays et je ne pouvais donc pas y retourner. Mes parents étaient au courant. Même si je ne leur ai pas dit, ils étaient au courant par les uns et les autres. Ils connaissaient mon engagement et ne s’y opposaient pas. Mais cela nous empêchait de nous voir.

J’ai adhéré à ce qui est l’UGVF[1] aujourd’hui. La lutte pour la liberté du Vietnam est parmi les plus beaux moments de ma vie. On y rencontrait des personnes de toutes les nationalités qui luttaient pour une cause commune. On était tous unis autour d’un seul objectif et on  criait : US go home ! Le Vietnam vaincra ! Cela m’a appris que quelle que soit la couleur de la peau, quelle que soit l’origine, toutes les femmes et tous les hommes de bonne volonté sont solidaires et luttent ensemble par la bonne cause.

Mon mari je l’ai connu dans cet environnement. J’ai eu vraiment de la chance de l’avoir rencontré. Il est quelqu’un de vrai et sincère. Nous avons vécu ensemble presque 50 ans, nous sommes toujours très attachés l’un à autre. Ensemble nous avons eu 3 enfants.

Je remercie cette bourse du gouvernement français car cela m’a permis de venir en France et de voir la réalité de mon pays. Et de m’engager aux côtés des jeunes ici. Etre en France m’a permis de suivre l’histoire de notre libération de près. Plus que les personnes de mon milieu qui étaient au sud du Vietnam à l’époque, plus que ma famille.

Je crois que la double culture c’est une chance. C’est très enrichissant. On peut prendre le meilleur de chaque culture et chaque culture enrichit l’autre et nous nous enrichissons nous-mêmes. C’est pour cela que j’essaye de garder la culture vietnamienne à la maison. Mes enfants, bien qu’ils soient nés en France, parlent vietnamien et cultivent l’amour et la fierté de leurs origines.

Le Vietnam était devenu le symbole de la lutte d’un peuple contre un envahisseur. Je suivais jour à jour les nouvelles de Vietnam. C’est ici que j’ai acquis un sentiment de fierté nationale. Quand on a su que la guerre était finie, on pleurait de joie. Deux ans après la fin de la guerre je suis rentrée revoir mes parents.

A côté de mes engagements politiques, j’ai continué mes études. J’ai passé le concours pour rentrer à l’école normale supérieure en 1965. Ce qui était une grande fierté pour mes parents. En 1976 j’ai soutenu ma thèse de doctorat d’Etat. En tant que chercheuse, je voulais faire partie de l’organisme de recherche français pour les pays d’outre-mer (ORSTOM). Quand je l’ai annoncé  à mon directeur de recherche, il m’a répondu : « non, c’est trop dur pour une femme de travailler dans ces pays-là ». C’est la seule fois de ma vie où j’ai senti le sexisme.

Malheureusement, sans son soutien, je ne pouvais pas candidater. Je suis donc devenue chargée de recherche au CNRS, dans un laboratoire situé en métropole. Mais je n’ai pas renoncé à mon désir d’être utile aux pays pauvres. Mes recherches ont toujours porté sur les problèmes liés à l’agriculture dans les pays en voie de développement, notamment les problèmes liés à la sècheresse. Nous avons contribué à la création d’un centre de recherche sur l’amélioration de l’adaptation des plantes à la sécheresse (CERAAS) au Sénégal. Nous avons été financés pour des projets avec d’autres pays : Brésil, Tunisie et Vietnam notamment. Cela m’a permis de recevoir des étudiants de ces pays et d’y aller également pour de conférences et séminaire.

Après la fin de la guerre, de graves problèmes économiques se sont posés au Vietnam. Pendant la guerre le pays recevait de l’aide internationale, après la guerre il n’y avait plus rien. Heureusement que je travaillais déjà en France et je pouvais envoyer de l’argent à mes parents. A la fin de la guerre, les activités des vietnamiens de France avaient pour but de contribuer au relèvement du pays. Dans cet esprit, l’apport des intellectuels était considéré comme important. Parallèlement à mes activités professionnelles, j’ai eu une vie associative continue au sein de  l’UGVF et de l’AIDEV, dont je suis actuellement membre du bureau. L’AIDEV a pour but de contribuer au développement de l’enseignement au Vietnam, en particulier l’enseignement supérieur (IUT, Universités). Nous comptons parmi nos membres des ingénieurs, des chercheurs, des enseignants d’Université et nous contribuons dans la mesure de nos moyens et nos capacités en apportant notre savoir et nos points de vue sur les programmes et l’organisation des cursus universitaires vietnamiens. Nous donnons des cours et des conférences, nous formons les formateurs, nous distribuons des bourses aux enfants de familles déshéritées, nous accueillons en France des stagiaires et doctorants vietnamiens. Certains d’entre nous participent à la réalisation de grands programmes nationaux (barrages, aéronautique, pétrochimie...). Pour la réalisation de certains de nos projets, nous avons obtenu un co-financement du PRA/OSIM.

J’ai eu beaucoup de chance d’être dans l’environnement universitaire où on sent moins les problèmes de discrimination de genre. Je pense que c’est un milieu privilégié pour les femmes. Très rarement je me suis senti défavorisée d’être une femme. Je me rends compte de toutes les injustices auxquelles doivent faire face les femmes des sociétés actuelles mais j’ai eu de la chance. Dans mon laboratoire, nous sommes une majorité de femmes et ce sont les femmes qui dirigent. Nous avons les mêmes salaires que les hommes.

Je ne me considère pas comme une femme, je me considère comme un être humain car j’ai réussi dans ma vie autant que les hommes.  Le mot qui résumerait mon parcours : la Chance. J’ai beaucoup de chance. La chance c’est d’avoir des opportunités. Mais c’est aussi savoir les saisir et les faire fructifier. J’ai eu des opportunités dans ma vie et j’en suis consciente. Mais j’ai aussi fait des efforts et des choix. Parce que c’est difficile le concours aux Grandes Ecoles et c’est difficile d’avoir un engagement politique qui va à l’encontre des croyances de ma famille. Je pense que ma plus grande chance c’est d’avoir rencontré des personnes ici qui ont fait de moi un être humain épanoui. Beaucoup de chance.

Les femmes migrantes sont tellement diverses. Je pense que certaines ont eu un parcours comme le mien. Pour d’autres, c’est sûrement plus difficile. Mais quel que soit son  parcours, il ne faut jamais oublier son pays. Si on réussit à faire sa place en France, il faut essayer d’aider son pays d’origine. Le combat du migrant est le même, qu’il soit femme ou homme.

Je pense que la patrie est l’endroit où on naît et où on a vécu les premières années de sa vie, et on ne l’oublie jamais. Malgré ma double culture et mon attachement pour la France (la France des valeurs universelles, Liberté, Egalité, Fraternité), j’ai toujours gardé la nationalité vietnamienne. Tous les 10 ans je vais à la préfecture demander ma carte de séjour, et je fais la queue comme tout le monde !.

Certains pensent que porter les fringues qu’ils veulent ou avoir le choix sexuel c’est d’avoir la liberté. Mais pour moi cela n’est qu’accessoire. La vraie liberté est de vivre selon ses convictions, selon ce que l’on croit. Sans que son modèle de vivre soit imposé par la société, par son mari, par son père. Etre libre c’est vivre selon ce que nous croyons être juste. C’est pour cette liberté que je me suis battue.

 


[1] Union Générale des Vietnamiens de France (UGVF) membre fondateur du FORIM.