La campagne une femme, un mois, une histoire : Portrait de Mme Rachel KONE, Journaliste et spécialiste en communication

Je me nomme Rachel KONE et mon nom de femme de média est Médina. Soninké, native de Saint-Denis en France, j'entre dans la quarantaine. J’ai grandi dans le 93 dans une ville qui a souvent fait la une des journaux à cause de tensions avec les jeunes. J’aurais pu dévier en tournant le dos à ma scolarité et bien d’autres choses mais avec l'éducation des parents, la force des enseignants et un service jeunesse qui boostait les jeunes, il n’en a rien été. Je suis une fille de migrants ! Mon père GONGO Soumboulou Koné est arrivé en France dans les années 60 au début de la migration africaine. Ce sont les parcours de mes parents qui ont forgé mon caractère et donc ma vie.

Je n’ai jamais eu comme  idole les stars. Pour moi, mes parents et mes grandes mères sont mes célébrités, mes modèles. J’ai pu observer qu'ils ont tous avancé avec des valeurs fortes. La vie c’est savoir avancer, fixer des objectifs et tenir contre vents et marée cela est mon leitmotiv. Fille ainée d’une famille de 6 enfants je n'oublierai jamais la patience et la fermeté de ma mère  Astou N'Diaye qui  nous inculquait des valeurs comme la droiture, le droit d’ainesse, le respect des anciens, l'amour de Dieu avec pudeur, la dignité et nous transmettait à sa manière la culture qu’elle a reçue. Mon père lui se levait très tôt et rentrait tôt. Cela lui permettait de nous aider dans nos devoirs scolaires, causer, nous réconforter ou nous motiver quand ça n'allait pas. Nos parents ont placé la transmission des valeurs de nos origines au cœur de notre éducation. Puisque nous avons grandi en France, ils nous poussaient à comprendre la terre où nous sommes nés. On parlait beaucoup, j'ai eu une enfance heureuse. La question de l’excision  a été abordée puisqu’à l’époque en début d’année 80, il y avait des familles qui pratiquaient et d'autres non. Mes parents comme bien d'autres partaient du principe que cette pratique était culturelle et non religieuse. Pour ma part, j'ai compris par la suite combien ce sujet a blessé des parents qui pensaient bien faire. Parler, discuter de ce sujet est important. Par ailleurs, notre culture et sa survie vont au-delà de cet unique sujet... 

A 11 ans, avec la famille, je me suis rendu au Sénégal, ce fût une révélation : la famille, Dakar, Diawara, Gorée, Thiaroye, le multiculturalisme à la sénégalaise, la Teranga...j'ai appris que nous venions en fait du Mali au 19e siècle et que mon ancêtre paternel Fa Koné était bambara. J'ai découvert que la migration de ma lignée avait commencé bien avant la France sur le continent africain. Nul ne peut prétendre que les Africains ne rêvent que d'Europe ou d États-Unis. Non ce qu'ils veulent c'est s'épanouir dans des territoires accueillants... migrer c'est laisser derrière soi une partie de son être c'est être courageux avancer en territoire inconnu. J'admire donc ceux qui ont suivi ce chemin !

En grandissant, en France nous avons des critères de référence qui sont différents de ceux qui sont né en Afrique. J'ai compris que je serai une femme plurielle.

A l’âge de 16, 17 ans j’ai été plus dans la recherche des racines car, même étant née en France nous sommes toujours renvoyés à nos origines. Alors, je demande aux personnes d'occident ou d'Afrique de m’accepter comme je suis.

Je me suis lancée dans le journalisme dans les années 90 dans un secteur très mal connu. Il y avait seulement un prisme caucasien et dès le départ j’ai reçu l’encouragement de mes parents à condition de ne pas faire n’importe quoi. Soutien important et nécessaire car, à l’époque les jeunes filles de mon âge se faisaient marier ou fuguaient...Je peux dire que mes parents étaient modernes dans le sens où même si la culture dominait cela n’était pas au détriment de mes choix et de mon avis. Des prétendants m'ont demandé ma main. Ça m'a beaucoup touchée car c'était respectueux. Ils étaient bien élevés. Seulement, allaient-ils accepter que je travaille dans des domaines si mystérieux pour nous à l'époque ? Les commerçantes voyageuses étaient mieux tolérées... je n’ai pas voulu faire de concessions sur mes choix professionnels (rire). J’ai été toujours à l’écoute des mariages coutumiers, ils solidifient les familles...Les soninkés ont beaucoup changé dans leur vision des rôles hommes-femmes, j’ai aujourd’hui le plaisir de voir le soupçon de modernité dans la vie des couples et des personnes qu’on pourrait traiter de traditionnels. Il y a un changement de réflexion.  Pour moi le plus important dans la vie  d’un couple c’est le dialogue. L'Homme est fort, la Femme est une complice forte dans un monde de plus en plus complexe. Ils se complètent... Je ne suis pas déracinée culturellement parlant. Je travaille dans un monde multiculturel, j’essaie de faire la part des choses entre le monde traditionnel ou on prend beaucoup de temps pour les visites familiales, les fêtes, les conciliabules et plein d’autres choses. Ça change de monde citadin en occident où l’on vit dans l'individualité. 

Je conjugue ces deux univers pour pouvoir travailler. Cette double culture me donne de l’espoir et de la vitalité. Etant petite, c’était douloureux à cause du rejet des deux côtés mais en grandissant, je me sens riche culturellement et plus sereine.

J’aimerais adresser un message d’encouragement pour toutes ces personnes qui sont immigré-e-s qu’elles ne doutent pas de l’importance de la transmission. Ils sèment une graine dans les cœurs. Lorsqu’elle est transmise avec douceur les enfants continuent notablement le chemin.

Comme de nombreuses personnes j’ai aussi vécu le racisme dans le milieu professionnel et aussi dans la rue. Des phrases type « vous les africains on ne peut pas vous confier une mission. Vous ne savez pas travailler... » ne m'ont jamais astreintes. J'ai travaillé en réponse, gravi les échelons et appris de mes obstacles sans jamais me concentrer sur ma « race ». Les non racistes sont majoritaires alors pourquoi s'arrêter ? Je suis une descendante de «kassaaoura» (briseurs d'os. Petit nom donné aux Koné).

Le mot qui pourrait résumer mon parcours serait tradi-moderne. Je me sens forte ainsi. 

Pour déconstruire les stéréotypes sur les femmes migrantes, il faut rester digne et ne pas s’arrêter sur les tracas présents. Il faut lutter, être persévérant. Dans certains domaines, être très bons. On nous reproche souvent d'être  incontrôlables alors évitez de perdre patience en privilégiant le dialogue. En usant de ce qui est à votre portée pour vous aider associations, syndicats, conseillers, confiez-vous à des professionnels quand c’est nécessaire. On peut être ferme en plaçant le bon mot au bon moment et au bon endroit évitant ainsi de se ridiculiser.

J'apprécie les actions du FORIM depuis des années. Feu mon père m'en parlait et je comprenais l'utilité de cette organisation. A quand les médailles et les prix internationaux pour l'équipe entière ? Bravo pour vos actions. J’ai une affection particulière pour Madame Khady Sakho Niang qui ne manque pas de courage, ténacité et implication. Votre campagne pour les femmes souligne l'importance des mères, épouses, femmes qui portent démultiplient les rôles et sont en première ligne pour l'éducation, la transmission de la culture, le soutien dans le couple. Je remercie le FORIM pour cette interview. Merci de m'avoir donné la parole.

 

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