La campagne une femme, un mois, une histoire : Portrait de Marlise FOUCAULT

Marlise FOUCAULT, Ecrivaine et Chargée de relation clientèle à EDF

 

Née à Kribi au Cameroun en 1978, je suis arrivée en France en mars 1998. Je suis venue pour rejoindre mon mari et poursuivre mes études.

Je n’ai pas eu de difficulté particulière en termes d’adaptation, à part le froid bien entendu (rires). Ce qui m’a interpellé à mon arrivée c’était le sens du professionnalisme en France; un vrai sens de la culture d’entreprise dont on devrait s’inspirer en Afrique. Je me souviens également que la ponctualité des trains et des moyens de transports m’a étonnée au départ, peu habituée à cette notion, j’étais agréablement surprise. Exception faite de ces particularités, être en France c’était naturel pour moi.

En effet, tout en vivant en Afrique, j’ai bénéficié d’un modèle éducationnel à l’européenne. L’histoire de mon pays d’origine, je la connaissais à peine. J’étais « programmée » depuis mon enfance pour venir suivre mes études supérieures en France et ensuite reprendre les affaires familiales au Cameroun.

Commerçants à succès mais peu instruits, mes parents ont mis un point d’honneur, parfois avec l’aide de professeurs particuliers à nous donner la meilleure éducation possible. Il était essentiel pour eux de maximiser nos chances de réussite et nous préserver de la misère dans laquelle ils ont vécu.

Ainée d’une fratrie de 9 enfants, je devais être un modèle de réussite pour mes frères et sœurs. A l’époque où les filles étaient élevées comme des futures femmes au foyer, j’étais plutôt éduquée comme un garçon. Il faut dire que la place de « l’aîné » en Afrique est synonyme de responsabilités futures envers les parents vieillissants, et de prise en charge des plus jeunes de la fratrie non encore indépendants. Son éducation doit le préparer à cet état de fait ; ça fait partie des non-dits et pourtant ô combien mis en pratique par un processus de modélisation bien ancré dans les coutumes. Investir dans la poursuite et la réussite de mes études en France, avait pour but de me donner les moyens de répondre à ces exigences.

Après quelques années de travail en France, faisant face à des charges familiales de plus en plus importantes en Afrique, j’ai décidé de me réorienter professionnellement en 2008. J’ai donc repris mes études cette fois ci, financées par mon employeur. Heureuse de donner un nouvel élan à mon parcours professionnel et très motivée pour cette formation, avec neuf autres collèges, j’ai préparé en alternance et avec succès un BTS en Négociation Relation Clientèle. L’obtention du diplôme nous assurait au sein de l’entreprise, une évolution professionnelle en termes de salaires, mais aussi de responsabilités.

Pendant la formation j’ai compris qu’il y avait une compétition entre les collègues. Cela se manifestait par des agressions verbales, parfois racistes, allant jusqu’aux bousculades dans les couloirs. Cela générait un réel sentiment d’insécurité et une tension perpétuelle défavorable à un environnement de travail serein. Je pense qu’il faut dénoncer ce genre de comportement. Nous ne pouvons pas accepter la discrimination, il faut témoigner, en parler.

La discrimination, je l’ai vécue sous différentes formes. Déjà à l’époque où je vivais au Mans avec mon ex-mari, j’avais passé un entretien d’embauche par téléphone. Il était juste question de venir signer le contrat. Deux jours plus tard, en me voyant, l’employeur, sous prétexte que les personnes d’origine étrangère ne pouvaient pas avoir ce poste, n’a pas donné suite. Je considère cela comme de l’ignorance et non du racisme. Sans en faire un cheval de bataille quotidien et très attentive à ne pas tomber dans la victimisation, je suis particulièrement choquée par ce type d’attitude. Quel que soit ce que l’on met en œuvre pour réussir et gravir les échelons sociaux, on nous renvoie toujours à la couleur de notre peau, à nos origines.

En 2012 par exemple, j’ai eu un accident de voiture. Avec les recommandations des médecins, j’ai fait une demande pour que ma mère puisse me rejoindre le temps de ma convalescence. Malheureusement, la demande a été refusée pour motif qu’elle n’apportait pas les garanties nécessaires pour son retour. J’ai pris douloureusement conscience que malgré ma nationalité française, dans les faits et au moment où j’étais la plus affaiblie, l’administration me renvoyait à ma condition de « française d’origine … ».

Ce refus fut pour moi, si fière de mon intégration réussie, une grande désillusion.

Toutes ces expériences m’ont encouragée à développer mon engagement dans le milieu associatif.

Je souhaitais avec des propositions concrètes, mettre en œuvre des actions pour éviter que d’autres personnes vivent les expériences malheureuses que j’ai vécue, et témoigner par ailleurs de celles heureuses dans le but de les inciter à rester optimistes en dépit de toutes les difficultés rencontrées.

Entre autres, par exemple proposer à l’OFII (Office Français de l’Immigration et de l’Intégration) passage obligé de tout migrant à son arrivée en France, de créer un service de mise en relation des migrant-e-s avec d’autres communautés, et développer un système de parrainage / marainage qui aide à une meilleure intégration dans la société. Sans tomber dans le communautarisme, ça pourrait éviter un isolement social dû au dépaysement total pour ceux qui n’ont pas de famille ou de connaissances en France.

Après des années de réflexion, en 2015, nous avons créé l’association CESA BRETAGNE (Cameroun Efficience Solidarité Actions Bretagne) avec un groupe d’ami-e-s. Notre association a pour but de valoriser les différentes cultures tout en favorisant l’échange entre elles. Nous avons aussi pour objectif de partager notre savoir-faire, nos connaissances et la réalité à laquelle nous sommes confrontés ici.

Afin de permettre de déconstruire les préjugés sur les africains, nous proposons, via l’association, la journée de la découverte. Cette journée consiste à échanger sur les pratiques culinaires, les us et les coutumes. Cela permet de valoriser nos cultures pour mieux se connaitre et se faire connaitre. En octobre 2015, par exemple, nous avons organisé une soirée caritative à double objectif ; soirée à laquelle Mme Jocelyne BOUGEARD, Adjointe au Maire de Rennes a participé. D’un côté nous avons pu récupérer des dons matériels pour aider là-bas, et de l’autre côté, valoriser ici la culture africaine. Avec mon association, je mets en place à la fois des activités ici en France et des projets pour le Cameroun dans le domaine de la santé.

Toujours en 2015, j’ai écrit un livre : Déraciné-e-s et des ailes ces migrants qui ont réussi en France[1]. Par contrario à une actualité anxiogène sur les migrant-e-s, j’ai pris le parti de mettre en lumière le parcours de ces françaises et de ces français d’origines diverses, qui aiment, vivent, qui font de la France ce qu’elle est aujourd’hui et concourent à sa richesse. J’ai mis un point d’honneur à faire témoigner des femmes, parce que leurs parcours ne sont pas souvent mis en avant.

La société m’identifie comme une femme migrante. Mes parents m’ont inculquée et modélisée à la vie française, mais je n’ai pas toujours été française. Aujourd’hui je me considère française à part entière avec un bonus, je viens d’ailleurs. Je suis fière d’être une femme de double culture. Auparavant, j’avais à cœur de mettre tout en œuvre pour que l’on ne me mette pas dans la case de l’africaine qui ne s’intègre pas. Aujourd’hui, j’ai trouvé ma place je n’ai plus ce besoin de prouver mon intégration et encore moins de choisir entre mon pays d’adoption et celui d’origine ; cette dualité est une chance et non un handicap.

La détermination est le mot qui caractérise mon parcours. Accompagner les femmes migrantes dans ce processus de découverte de soi et d’accomplissement dans les domaines qui les passionnent, est un moteur qui m’anime quotidiennement au travers d’actions que j’entreprends au sein de l’Association CESA BRETAGNE, en partenariat avec la Maison Internationale de Rennes, ainsi que la ville de Rennes.

D’ailleurs je veux par le concours de cette tribune qui m’est offerte ici, dire à toute les femmes : faites-vous confiance, ayez de l’ambition, de l’espoir et quelle que soit votre situation entourez-vous de personnes qui vous poussent vers le haut. Ce n’est pas toujours facile d’être une femme, encore moins d’être une femme immigrée mais il y a toujours une main tendue prête à vous écouter, vous accompagner, vous aider !

Immigré-e-s ou non, ayant réussi ou pas, nous sommes toutes dans le même navire ; autant être solidaires pour construire la France de demain.

Au FORIM qui me fait l’honneur de ce portrait, je vous encourage vivement à continuer avec cette campagne qui donne la parole aux femmes dans une société où elles ont toute leur place, et à persévérer car les choses ne changeront pas du jour au lendemain.

A ce propos, la question qui reste à se poser c’est : Et après ? Que fait-on de cette campagne ? Certes le constat est posé, mais quelles actions concrètes suivront ?




[1] Marlise FOUCAULT, Déraciné-e-s et des ailes ces migrants qui ont réussi en France, Rennes, Impression Kennedy Edition 2016, 74 pages