La campagne une femme, un mois, une histoire : Portrait de Gracieuse BEAULIEU PAGET-BLANC

 

 Gracieuse BEAULIEU  PAGET-BLANC, Psychologue clinicienne et enseignante à l’Université d’Evry

 

 

Je suis née le 21 août 1958 à Port-au-Prince en Haïti où j’ai grandi sous la dictature des Duvalier avec la crainte, la peur et la suspicion. Septième d’une fratrie de huit enfants, la vie n'a pas toujours été facile pour nous en Haïti avec les difficultés financières de mon père qui travaillait  à la municipalité de Port-au-Prince et plus tard à l’administration portuaire. Il pouvait passer de longs mois sans recevoir son salaire. Pendant ces périodes entrecoupées, la famille entière vivait des seuls revenus de ma mère qui travaillait sans répit comme  couturière à son compte dans son petit atelier installé dans la maison, habillant des femmes « distinguées ». Les soucis financiers n’ont jamais altéré la bonne humeur de la maison, nous étions et sommes encore une famille unie. Dans notre quartier à Delmas, notre maison était surnommée la « maison du sourire » on recevait  les amis et parents chez nous à domicile, on allait moins souvent chez les autres. Mon père adorait nous regarder jouer quand nous étions petits et plus tard, aimait se mêler à nos conversations, ce qui n’était pas toujours bien vu. Nous étions très nombreux à vivre à la maison ; mes deux parents, les huit enfants, ma grand-mère qui s’était séparée de mon grand-père, ma seule tante  et mon cousin venu en vacances à la fin de son CM2  qui n'est plus jamais reparti. Le jour de la rentrée des classes nous étions  très serrés dans la voiture, nous ne mettions pas de la bonne volonté pour faire une place au cousin même si nous l’aimions bien parce que nous ne comprenions pas pourquoi il devait venir vivre avec nous. Ce jour-là en démarrant la voiture le moteur lâche. Nous avons été accompagnés et pris en charge par des personnes inconnues et des voisins pour nous rendre à l’école. Ma mère qui était très moralisatrice ne ratait jamais une occasion pour faire une leçon de morale nous rappelant « qu’on a toujours besoin de quelqu'un et cela peut arriver n’importe quand ».

Quand j’ai quitté mon Haïti natale en 1977, je suis arrivée à Brooklyn à New York chez ma tante qui est pour moi une mère adoptive, elle avait quitté Haïti sept ans plus tôt. Je ne savais pas encore comment j’allais financer mes études alors que j’étais acceptée à l’université. La personne qui va m’ouvrir les portes fût le Dr Muzak, un inconnu, un grand médecin chirurgien dans un hôpital à NY. En tant que JTC (Jeune Témoin du Christ), dès l’âge de 12 ans, j’allais rendre visite à des personnes âgées parmi les activités d’entraide du groupe en Haïti. En partant pour les Etats-Unis, Mme Muzak, m’avait donné le numéro de son fils en insistant pour que j’aille le voir, ce que j’ai fait. Dr Muzak m’a conseillée de m’adresser à l’OEA (Organisation des Etats Américains) pour financer mes études. Je n’en avais jamais entendu parler. J’ai trouvé un petit boulot de répétitrice de piano au Brooklyn Academy of Music (BAM) avec l’aide du Dr Muzak. Un jour je m’apprêtais à faire répéter la leçon de piano à un garçon de 8-9 ans qui s’appelait Simon, il ne voulait pas jouer. Il s’est mis à pleurer en disant qu’il y a quelque chose qu’il fait encore dans son lit. J’ai compris qu’il faisait pipi au lit. Puis, sans transition il me dit que  son père lui manquait, il voyageait tout le temps. Je lui demande ce que faisait son père. Haut de ses 8-9 ans il me dit je ne sais pas mais il donne de l’argent à des gens pour faire des études. « Il travaille où » ? à l’OEA ; « il s’appelle comment  » ? J’ai obtenu ainsi, grâce au père de Simon une bourse de l’OEA. Simon n’a jamais su que sa tristesse de ce jour m’a permis de financer mes études.   

Je n'ai pas l'impression d'avoir vécu des choses difficiles dans ma vie, j'ai toujours trouvé des personnes pour m'aider et m'accompagner dans toutes les situations. Je pense que mon éducation religieuse et ma foi m’accompagnent également. J'ai une grande capacité à accepter les choses comme elles sont. Je me lamente peu même si je suis quand même très soucieuse et inquiète. Je ne suis pas de nature pessimiste ni optimiste, mais je laisse très peu de place au hasard. 

J’ai côtoyé le racisme aux Etats-Unis et en France, mais je ne peux pas dire que ceci a été un frein à mon intégration ou à mon avancement tant personnel que professionnel. J’ai participé à des sittings et des marches anti Apartheid en tant qu’étudiante ; j’ai participé avec un de mes frères qui était  Psychiatre à NY à des manifestations politiques locales liées à ses propres engagements. Je ne me suis jamais considérée comme étant activiste, malgré mon engagement.

Ce fût aux Etats-Unis, que j’ai connu mon mari avec qui je suis mariée depuis 26 ans, Eric Paget-Blanc (Professeur de finances à Evry et Analyste financier), originaire de Port-Vendres dans les pyrénées Orientales. Ensemble nous avons trois filles dont nous sommes très fiers. J’ai effectué la première partie de ma carrière en tant que psychologue dans les milieux scolaire, hospitalier et carcéral avant d’arriver en France en novembre 1993. Après avoir obtenu un Master à l’université de Seton Hall à New Jersey j’ai fait une formation en Psychanalyse et Psychothérapie au Postgraduate Center for Mental Health à NY, puis j’ai poursuivi des études doctorales à l’université de Columbia à New York aux Etats-Unis toujours en Psychologie de 1989 à 1993.

Cela fait un peu plus de 20 ans que j’exerce en cabinet libéral en France, mes patients viennent de différents milieux socio-professionnels. Si certains patients ne reviennent pas parce que je suis une femme noire issue de l’immigration, je n’en sais rien. En tout cas, je n’ai jamais ressentie d’attitude raciste des patients mis à part quand on me dit en ouvrant la porte « J’ai rendez-vous avec M. Paget-Blanc » dans ces cas je rectifie tout simplement en disant « Mme Paget-Blanc, c’est moi ». Je me souviens, j’étais consultante dans un cabinet en Ressources Humaines. J’étais avec le directeur du cabinet nous allions à un rendez-vous chez un client. Dans l’ascenseur il me regarde et dit « Tu ressembles vraiment à une femme professionnelle ». J’ai ajouté « Heureusement que ce n’est que la ressemblance ». Il était très gêné, il a essayé de s’en défaire, mais je n’ai jamais su ce qu’il avait en tête. Ces attitudes m’ont blessée, j’avais l’impression d’être cataloguée, pour être professionnelle à chaque fois, il faut se justifier. Je ne sais jamais si certaines remarques sont racistes ou sexistes. Qu’importe. Mon objectif est de faire ce que j’ai à faire.

Le mot qui résumerait mon parcours  c’est : opportunité. J'ai eu beaucoup de chance dans ma vie. La chance c'est d'avoir des opportunités, mais c'est aussi savoir les saisir. J'ai su saisir les nombreuses opportunités  qui se sont offertes à moi.
Outre mon travail de psychologue, je m'implique beaucoup dans le secteur associatif. Je suis présidente de l'association Elan pour Haïti qui a été créé en 2010 avec trois autres personnes, dont un de mes frères qui est ingénieur à IBM. J’ai quitté la présidence de l’association AFDC (Association des Femmes de Différentes Cultures) à la suite du séisme.  Les actions d’Elan pour Haïti comprennent : L'Ecole des Adultes à Paris pour les personnes âgées de 18 ans et plus. Elle est située à la Maison des  Ensembles dans le 12ème arrondissement de Paris et  propose des cours et différents types d’aide aux personnes issues de l'immigration mais pas exclusivement. Nous organisons différents types d’événements dont un jeudi par mois des rencontres dans un restaurant du 20ème arrondissement sur des thèmes variés dont l’objectif est de vulgariser la culture haïtienne  à travers son art culinaire.  En Haïti nous accompagnons de nombreux projets éducatifs primaires et universitaires. Nous apportons une aide également dans certains projets agricoles. Nous organisons un mécénat de compétences où des personnes vivant  ici en France partent en Haïti pour mettre à profit leur compétence, aptitude ou bonne volonté au service de projets réalisables grâce à leur contribution.

Depuis près de deux ans j’interviens à la radio Fréquence Paris Plurielle dans une émission hebdomadaire appelée Kornlambi à travers une rubrique appelée « Parlons-en au Psy ». Cette émission qui existe depuis 20 ans  nous permet d'aborder beaucoup de questions d’actualité ici et en Haïti. Dans ma rubrique, nous essayons de traiter des questions qui permettent aux auditeurs de réfléchir sur certaines problématiques sociales, émotionnelles, professionnelles et relationnelles. C’est souvent l’occasion de faire ressortir des difficultés liées à la migration et aussi aider à faire la différence entre des problèmes humains qui trop souvent ne sont vus qu’à travers les lorgnées de la situation de migrant ce qui souvent occulte la compréhension du problème.

Je suis française mais avant toute une femme migrante. Pour moi, les choses les plus importantes dans la vie c'est la notion de valeur. Ma mère, moralisatrice, m’avait appris que l’argent ne devrait pas être la seule motivation pour aider. Elle arrivait à refuser que les voisins de notre quartier me payent quand j’aidais les enfants avec leurs devoirs, leurs leçons ou autres. Pour moi, c’était comme ça.

Le message que je veux donner aux femmes migrantes est qu’il faut savoir que la question est toujours scindée en deux pour une femme issue de l’immigration ; à savoir femme et migrante. La femme, doit se donner la capacité de réussir de ne pas avoir honte ou avoir peur et surtout transmettre cette attitude aux filles. A la femme migrante je dirai qu’il faut prendre le temps de voir ce qu’a été sa vie passée, voir ce qu’il y a eu de positif dans sa vie, dans ce qu'on voit et dans toute expérience. C’est seulement à travers la reconnaissance de ce qu’on est qu’on peut exister. On n’est pas seulement une femme migrante on est Une Femme, la condition féminine nous concerne toutes.

Cette campagne à toute sa  valeur et toute sa place dans une communauté de migrant-e-s. Elle est intéressante et pertinente, elle permet à la personne interviewée de pouvoir faire un retour sur sa vie et permet à d'autres personnes de voir la diversité des parcours.