La campagne une femme, un mois, une histoire : Portrait d'Anette NTIGNOI

Annette NTIGNOI

Directrice du Collectif des Femmes Africaines du Hainaut (C.F.A.H.) ; experte  en coopération technique belge ; Femme de paix 2014 par le sénat belge.

 

Je suis arrivée en Belgique en 1999 avec une licence en informatique de gestion obtenue au Cameroun. Malheureusement, venant de l’étranger mon diplôme n’était pas reconnu en Belgique. Je devrais donc suivre 2 années d’études complémentaires pour avoir cette reconnaissance. Ce fut l’élément déclencheur de mon travail aujourd’hui. J’ai décidé de réunir des personnes, notamment des femmes, qui avaient de problèmes avec la reconnaissance de leurs compétences, comme moi. Nous avons ainsi crée le Collectif des Femmes Africaines du Hainaut. L’objectif du collectif est à la fois de favoriser et faciliter l’intégration des femmes africaines en Belgique et d’influencer les politiques publiques pour que leurs compétences soient reconnues.

Etant  toujours une femme active dans mon pays d’origine, il m’a été difficile d’arrêter mon métier dès mon arrivée en Belgique. Agée à peine de 23 ans j’étais à la tête d’une petite entreprise. Mon père a toujours poussé ses enfants à faire des études. Il voulait que ses filles soient indépendantes financièrement. Dans notre famille c’était mon père qui prenait les décisions. Les valeurs religieuses occupaient également beaucoup de place. Nous n’avons pas été favorisé-e-s financièrement mais les valeurs de solidarité forgeaient nos relations.  

Je suis partie à la capitale pour faire mes études. Malgré les difficultés que j’ai rencontré lors de mon parcours universitaire, je ne me suis jamais découragée. J’ai rencontré d’autres étudiantes mais la plupart d’entre elles a abandonné  leurs études. Cela a été dû aux nombreux stéréotypes qui occultaient la société de l’époque, parmi lesquels celui d’une femme épouse, mère et non d’une femme épanoui professionnellement. En subissant constamment des insultes et préjugés, beaucoup de filles renonçaient à leurs études. A l’époque, les garçons n’acceptaient pas de partager la place avec une fille à l’université. Nous avons été peu à résister jusqu’à la fin.

Je proviens d’un foyer polygamique avec beaucoup d’enfants. On était 16 enfants plus quelques enfants adoptés. J’ai perdu ma maman très tôt, à l’âge de 10 ans. J’étais donc élevée par la 2e épouse de mon père. La polygamie ne me choquait pas à l’époque. Cela était normal dans la tribu d’où je viens. Après avoir vécu d’autres expériences, lu des bouquins, je comprends à quel degré cette situation puisse être dégradante et compliquée pour une femme.

Dès mon premier mariage j’ai compris que je ne pourrais pas vivre dans une telle réalité. Mon mari croyait que les femmes étaient au service des hommes. J’ai eu du mal à me voir dans cette relation à long terme. Je ne supportais pas de ne pas pouvoir être égale à mon mari. J’ai eu deux enfants de ce mariage mais, malgré le désaccord de ma famille, j’ai divorcé. Il m’a été très difficile de prendre cette décision car il m’a fallu rompre avec la tradition. Au niveau du droit une femme pouvait demander le divorce mais au niveau de la tradition- non. Même pour une femme indépendante comme moi, cela n’a pas été évident.

Lors d’une de mes missions au Cameroun j’ai connu mon second mari. Il était belge. Cette fois-ci c’était le sentiment que m’approchait d’un homme.  C’était notre relation et non pas la famille ou les traditions qui nous ont uni. Vite j’ai fait mon premier voyage en Europe. Cette décision n’était pas difficile à prendre, j’étais déterminée de refaire ma vie. J’ai rejoint mon mari par le regroupement familial. Mes enfants m’ont rejoint ensuite. Le départ n’était pas difficile contrairement à l’arrivée. Le choc culturel m’a ébranlé. Quand on quitte son pays, on perd tout son réseau social. Il me fallait construire un nouveau réseau, refaire mes connaissances.

La chose qui m’a plus choqué concernait les liens sociaux, dont la construction était complètement différente de celle au Cameroun. Les personnes étaient plus individualistes. Cet isolement social était très dur pour moi au début. Nous avons été  toujours entouré-e-s au Cameroun. Nous avons grandi dans une culture de tribu où la solidarité était très importante. J’ai dû laisser tout ça de côté. Au début je voulais m’intégrer dans la nouvelle société et donc je n’ai pas imposé ma personnalité et ma culture. Pourtant à un moment donné je me suis imposée pour pouvoir exister avec tous les composants de ma personnalité. Je ne pouvais plus vivre en faisant semblant d’être une autre personne. Il fallait que j’assume ma culture.

C’est alors que j’ai compris que les deux cultures (la mienne et celle de mon mari) ne pouvaient pas cohabiter dans un même foyer. Dans ce contexte, ma culture était la culture secondaire. Pour que je sauve mon mariage, il fallait que je fasse profil bas. Mais j’ai une personnalité forte, pour la deuxième fois je prends la décision de divorcer. J’ai eu un enfant de cette union.

J’ai créé le CFAH en 2008. Au début je voulais voir les résultats rapidement, ce n’est qu’avec le temps que j’ai pris conscience que les résultats ne venaient pas toute de suite mais à long terme. Notre association est aujourd’hui reconnue en tant qu’interlocuteur national et international sur l’insertion des femmes migrantes en Belgique. Nous faisons à la fois le travail de terrain avec des femmes et des actions de plaidoyer. Les politiques publiques pour le migrant-e-s en Belgique sont basées sur de cours d’alphabétisation. Alors que les femmes migrantes n’ont pas toujours besoin d’être alphabétisées mais d’avoir leurs diplômes ainsi que leurs compétences reconnu-e-s.

La migration a changé et la Belgique n’a pas une politique d’intégration pour les migrant-e-s qualifié-e-s. Par ailleurs, la politique d’intégration actuelle veut le refus de la culture d’origine. C’est ça le modèle européen d’intégration. Or, nous sommes dans une société multiculturelle, les migrant-e-s peuvent intégrer la culture du pays d’accueil tout en affirmant leur propre culture. Les migrant-e-s souhaitent participer au développement de leurs pays d’origine et d’accueil. Nous avons les deux cultures, nous connaissons les valeurs de nos pays d’origine et d’accueil et nous voulons travailler pour faire avancer les choses.

Pour les femmes migrantes la situation est encore difficile. Au niveau de prise des décisions les femmes sont toujours laissées de côté. En tant que femmes migrantes nous souffrons d’une double peine, pour le fait d’être une femme et une migrante. Nous sommes ainsi écartées des processus de prise de décision. Il faut que les femmes migrantes luttent contre la résignation, le fatalisme. La plupart se décourage. Que ça soit au milieu universitaire où professionnel, nous devons nous battre pour la reconnaissance. 

Si je devais résumer mon parcours en un mot, ça serait l’engagement. Je n’ai pas peur de prendre des positions. On attend de nous de jouer le folklore et non pas de prendre des positions. Mais nous ne sommes pas là pour ça. En tant que association, nous sommes là pour dire ce qui va et ce qui ne va pas.

Nous vivons dans un monde multiculturel. La globalisation a construit un monde sans frontières, basé sur la libre circulation, mais pas forcément sur la libre circulation des personnes et c’est là le grand paradoxe de notre monde actuel.

Je suis optimiste, donc je pense que nous allons vers quelque chose de meilleure. Les choses vont changer pour l’Afrique également. Au niveau du droit des migrant-e-s aussi les choses vont avancer. Je suis optimiste, car l’Europe ne peut plus nier qu’elle a besoin des migrant-e-s qui sont une force dynamique de développement. Nous ne pouvons pas construire l’avenir sans cette force migrante. Que l’Europe le veuille ou pas.

L’initiative du FORIM est importante pour faire connaître et valoriser nos actions. Nous espérons influer dans la politique et voir de plus en plus des personnes afro-descendantes émerger dans le monde. Cette initiative nous aide à nous faire entendre. Nous avons besoin de ça. Je fais ici un appel au pouvoir public pour entendre notre cause et nous donner les moyens d’agir.

Je suis en train d’écrire un roman inspiré de mon histoire. J’espère vous le faire lire bientôt.