La campagne une femme, un mois, une histoire : Mme GOUGOUNGA Thérèse épouse KAFANDO

Mme GOUGOUNGA Thérèse épouse  KAFANDO, Retraitée conductrice de taxi

Je suis arrivée sans contrainte de passeport ni de visa en février 1972 à Paris. Je suis venue pour rejoindre mon mari qui y vivait depuis 1966, suite à l’affectation de la société SOLIBRA pour laquelle il travaillait en Côte d’Ivoire. Arrivée en France, je n’ai pas eu de problème d’intégration parce que mon éducation m’a appris à observer et à m’adapter. Cependant, j’ai dû m’ajuster au sein de la communauté burkinabé en France. J’étais une citadine en Haute-Volta pendant que les épouses des amis de mon mari étaient provinciales et nos éducations différaient.

A mon arrivée à Paris,  j’ai été automatiquement dirigée vers l’Office d’Immigration (LOMI) qui était un service de renseignement et d’orientation aux personnes nouvellement arrivées. C’est à la suite d’un premier accueil que j’ai décidé de prendre des cours du soir pour me familiariser avec la langue et la culture françaises. Je travaillais dans une cantine d’école primaire privée parallèlement à mes études. A l’époque, nous n’avions pas droit à la sécurité sociale. J’ai aussi travaillé dans les cantines de Jacques Borel pendant 3 ans. J’ai assisté pendant cette période au changement de propriétaire EUREX COLLECTIVITE.

J’ai eu ma première fille en 1973 et la seconde en 1976. Juste après l’arrivée de notre seconde fille, notre famille a dû quitter la région parisienne pour la province, car  mon mari avait obtenu un travail dans cette région. Ce changement de lieu d’habitation m’a obligée à abandonner mon travail à Paris. Je m’occupais de mes filles et je faisais du travail saisonnier. Cela m’a permis d’avoir une vie sociale en dehors de ma famille. Nous y avons vécu pendant trois ans. En 1981, 2 ans après la naissance de ma troisième fille, nous sommes revenus dans la région parisienne, à Suresnes. J’ai suivi une formation professionnelle de mise à niveau pour adultes (FPA). J’ai été formée au métier de câblage et à l’électronique. Malheureusement, à la fin de ma formation ce fût la période de délocalisation. J’ai donc été obligée de suivre une autre formation pour les nouvelles technologies mais je n’ai pas pu aller jusqu’au bout. Pendant cinq ans, j’ai dû faire tout ce qui me tombait sous la main, mais parfois les horaires n’étaient pas compatibles avec ceux des enfants et je devais abandonner. En effet, l’éducation de nos enfants était notre priorité, j’étais toujours présente dans les réunions et activités.

En 1980, avec des amies, nous avons créé l’Amicale des Femmes Burkinabés pour permettre de nous retrouver afin d’évoquer nos vécus quotidiens et parler de notre implication dans la vie scolaire de nos enfants. Cette entraide permettait aux mères illettrées de pouvoir suivre la scolarité de leurs enfants.

C’est en 1990, pendant la guerre du Golfe, que je me suis inscrite à l’école de taxi. En 1992,  j’ai obtenu  mon  examen de Conductrice de Taxi et j’ai commencé à exercer mon métier. Avec les burkinabés, professionnels du taxi, nous avons créé cette même année l’Association des Taxis Burkinabés Parisiens. A l’époque, ce n’était pas bien vu pour une femme d’être chauffeur de taxi, j’ai eu beaucoup des remarques négatives. L’entourage familiale me critiquait notamment car je travaillais la nuit lorsque mon mari rentrait à la maison. Ce n’est pas ce qui était attendu d’une épouse burkinabé. En effet, à l’époque, dans ma communauté, les femmes restaient à la maison le soir pour s’occuper de leur foyer. Alors, on parlait de moi. Mais cela ne représentait pas un problème pour nous. L’entourage occupe une place importante dans la vie des couples. Leurs propos peuvent faire et défaire des relations. Je ne tenais pas beaucoup compte de ces remarques, et mon mari non plus.

Le réconfort, le soutien et la confiance que mon mari m’accordait étaient très importants. Sans cela,  nous ne serions pas encore mariés aujourd’hui. La communication a été le facteur clé de notre vie de couple. En effet, nous avions un objectif à atteindre dans notre projet familial : la scolarité de nos filles. La réussite de nos enfants était pour nous plus importante que les méchancetés des personnes extérieures. Malgré un emploi du temps chargé j’étais présente dans tout ce qui touchait à la vie éducative de nos filles.

Les conditions de travail d’un chauffeur de taxi n’étaient pas les mêmes qu’aujourd’hui et le métier n’était pas aussi valorisé. Ce métier est prenant, les heures de travail sont très longues. Au début, comme mère de famille, ce ne fût pas du tout évident parce qu’il fallait avoir un planning cohérent avec celui de mon mari pour pouvoir assurer la garde des enfants.

Je suis issue d’une famille de cinq sœurs. A l’époque de mon enfance, l’éducation des filles n’était pas une priorité pour les familles. Cependant, pour ma famille, notre éducation était une priorité. Mon éducation m’a permis de construire une confiance en moi.  Je discutais sans barrière avec les hommes et ce caractère m’a toujours été reproché.

A cette époque, dans les familles où la femme pratiquait un métier, les couples n’ont pas pu résister. Ceci est lié aux facteurs culturels et à l’entourage. Dans les associations avec les hommes, les femmes sont mises en avant tout en gardant des rôles bien précis même si dans les discussions et débats nous ne prenons pas les décisions, nous sommes consultées en amont.

Le mot accomplissement résumerait mon parcours parce que tout au long de ma vie mes choix ont été basés sur la réussite de mes enfants et cela s’est concrétisé pour mes trois filles qui ont toutes réalisé des études universitaires. En effet, l’ainée après des études en sciences à Paris et en Angleterre a obtenu un Master en Business à la Sorbonne. La seconde a effectué des études de droit et s’est spécialisée dans la gestion des projets de développement international. Quant à la benjamine après des études scientifiques, elle s’est spécialisée en finance et a obtenu un master en Banque, finance et gestion des risques.

Aujourd’hui, j’ai une petite fille de 7 ans de ma deuxième fille et cela représente ma réussite. Je regrette un petit peu le fait que ma fille ainée n’ait pas eu la possibilité d’évoluer ici dans son pays de naissance et que ce soit en Angleterre qu’elle soit reconnue. Je suis très bien intégrée en France, même si je me sens toujours une immigrée africaine.

Le conseil que je peux donner aux femmes migrantes c’est de tirer le meilleur des deux cultures en ne reniant pas la sienne : s’intéresser à tout ce qui concerne leurs enfants en intégrant les structures, s’il le faut. Avoir de la détermination et de la patience pour pourvoir atteindre ses objectifs, même si tout n’est pas forcément facile. Nous devons en tant que femmes et mères inciter nos enfants à s’impliquer dans la vie d’ici parce qu’ils sont chez eux. La France est un pays qui dispose de nombreux moyens pour permettre à toute personne qui a la volonté de s’instruire, de le faire.

Je suis très heureuse et fière de faire partie de cette campagne. Le fait de mettre en avant le parcours des femmes migrantes nous valorise en montrant un aperçu de notre parcours de vie et cela nous permet de faire une rétrospective de notre vie en nous mettant en lumière.