La campagne une femme, un mois, une histoire : Mme Aida KA, Sénégalaise, chef d’entreprise dans la restauration

Je m’appelle Aida KA. Je suis née le 04  avril 1937 au Sénégal. Je suis venue en France en 1968 afin de rejoindre mon mari qui était à l’époque directeur d’un foyer. À mon arrivée, j’ai dû vivre au sein de ce foyer. C’était une situation très pénible pour moi car pendant deux mois je n’avais ni douches, ni toilettes.

Je n’avais suivi aucune formation à un métier et le responsable de mon mari, qui était un prêtre catholique, avait décidé de me confier l’ameublement du foyer. Pendant 2 ans, je cousais les rideaux. Suite à une maladie, j’étais obligée d’arrêter ce travail, car le métier de couture n’était pas compatible avec mon état de santé. Je me retrouvais donc sans emploi. En tant que femme mariée en France, ma fierté ne me permettait pas de demander de l’aide à ma famille. Il me fallait trouver une solution. C’est ainsi que je me décidais à faire du commerce, à vendre des beignets et des pastels dans les milieux africains. Grâce à ce commerce, j’ai pu constituer un capital. Cependant, l’annonce soudain du décès de mon père fût un tel choc que je dû retourner au Sénégal.

Mon père m’avait légué une maison dans son testament, mais cela ne fut pas accepté par les membres de ma famille puisque je vivais en France. J’ai donc laissé ce bien au pays pour revenir travailler ici. De retour en terre française, le prêtre était devenu un confident, un ami, il m’a permis d’être en charge de la restauration des résidents du foyer. Cette commercialisation de plats africains m’a permis d’avoir un petit capital et d’être autonome. Mais, je ne pouvais pas ouvrir de compte bancaire sans l’autorisation de mon mari et mon capital épargné était utilisé par la personne à qui je le confiais. J’ai donc préféré garder mon argent avec moi. Un jour, j’ai fait la rencontre d’un notaire qui, après avoir dégusté ma cuisine au foyer, me conseilla d’ouvrir un restaurant. Ce fut donc un déclic pour moi. En 1974, j’ai décidé d’ouvrir un restaurant africain au 46, Rue Polonceau dans le 18éme arrondissement de Paris. Étant une femme africaine dans un quartier français, sans immigrés, j’ai connu le racisme. Les voisins n’acceptaient pas de voir autant d’africains regroupés et fréquentant mon restaurant. J’ai donc été convoquée plusieurs fois au Commissariat pour fermeture. Mais, mon commerce était déclaré et était licite, la justice me donna donc raison. Cela m’a démontré que la France est un pays où la loi est suprême. Ce fut une procédure judiciaire qui dura deux ans, toutefois, à la fin de celle-ci, je suis restée en bon terme avec mes accusateurs.

Je n’ai jamais abandonné parce que je savais ce que je valais, je savais d’où je venais et petit à petit j’ai gagné le respect de mes voisins. Issue d’une famille peule noble, traditionnelle et nombreuse, je me souviens d’avoir été très heureuse auprès de mes parents. Ils m’ont inculqué les valeurs familiales. C’est pour cela que la famille est très importante pour moi. J’essaie de transmettre ces valeurs à mes enfants et à mes petits-enfants. 

Le constat que je fais de la femme migrante est que la souffrance ne se partage pas. Nous avons toutes cette capacité à garder notre souffrance pour nous et le pouvoir d’avancer par nous-même.   

Le mot qui résumerait mon parcours est le mot combativité, pour la seule et bonne raison que la vie est un combat qu’on mène tant qu’on est vivant.

Mon conseil aux femmes est le suivant : la jeunesse et la beauté ne doivent pas faire oublier le combat pour leur autonomie et leur indépendance financière. Je ne remercierai jamais assez mon père qui m’a   encouragée, à mon arrivée en France, à suivre des cours de français. Instruction qui me permet de lire et écrire aujourd’hui sans dépendance.

Je remercie Mariam THIAM qui a permis cette rencontre et j’espère qu’à la lecture de mon portrait les femmes où les personnes qui liront cet article réaliseront la chance qu’elles ont de vivre dans une époque où la femme est libre de ses actions et peut entreprendre sans dépendre d’un homme.

Merci au FORIM de me donner cette possibilité de m’ouvrir et de partager mon expérience.