La campagne une femme, un mois, une histoire : Mme Aida KA, Sénégalaise, chef d’entreprise dans la restauration

Je m’appelle Aida KA. Je suis née le 04  avril 1937 au Sénégal. Je suis venue en France en 1968 afin de rejoindre mon mari qui était à l’époque directeur d’un foyer. À mon arrivée, j’ai dû vivre au sein de ce foyer. C’était une situation très pénible pour moi car pendant deux mois je n’avais ni douches, ni toilettes.

Je n’avais suivi aucune formation à un métier et le responsable de mon mari, qui était un prêtre catholique, avait décidé de me confier l’ameublement du foyer. Pendant 2 ans, je cousais les rideaux. Suite à une maladie, j’étais obligée d’arrêter ce travail, car le métier de couture n’était pas compatible avec mon état de santé. Je me retrouvais donc sans emploi. En tant que femme mariée en France, ma fierté ne me permettait pas de demander de l’aide à ma famille. Il me fallait trouver une solution. C’est ainsi que je me décidais à faire du commerce, à vendre des beignets et des pastels dans les milieux africains. Grâce à ce commerce, j’ai pu constituer un capital. Cependant, l’annonce soudain du décès de mon père fût un tel choc que je dû retourner au Sénégal.

Mon père m’avait légué une maison dans son testament, mais cela ne fut pas accepté par les membres de ma famille puisque je vivais en France. J’ai donc laissé ce bien au pays pour revenir travailler ici. De retour en terre française, le prêtre était devenu un confident, un ami, il m’a permis d’être en charge de la restauration des résidents du foyer. Cette commercialisation de plats africains m’a permis d’avoir un petit capital et d’être autonome. Mais, je ne pouvais pas ouvrir de compte bancaire sans l’autorisation de mon mari et mon capital épargné était utilisé par la personne à qui je le confiais. J’ai donc préféré garder mon argent avec moi. Un jour, j’ai fait la rencontre d’un notaire qui, après avoir dégusté ma cuisine au foyer, me conseilla d’ouvrir un restaurant. Ce fut donc un déclic pour moi. En 1974, j’ai décidé d’ouvrir un restaurant africain au 46, Rue Polonceau dans le 18éme arrondissement de Paris. Étant une femme africaine dans un quartier français, sans immigrés, j’ai connu le racisme. Les voisins n’acceptaient pas de voir autant d’africains regroupés et fréquentant mon restaurant. J’ai donc été convoquée plusieurs fois au Commissariat pour fermeture. Mais, mon commerce était déclaré et était licite, la justice me donna donc raison. Cela m’a démontré que la France est un pays où la loi est suprême. Ce fut une procédure judiciaire qui dura deux ans, toutefois, à la fin de celle-ci, je suis restée en bon terme avec mes accusateurs.

Je n’ai jamais abandonné parce que je savais ce que je valais, je savais d’où je venais et petit à petit j’ai gagné le respect de mes voisins. Issue d’une famille peule noble, traditionnelle et nombreuse, je me souviens d’avoir été très heureuse auprès de mes parents. Ils m’ont inculqué les valeurs familiales. C’est pour cela que la famille est très importante pour moi. J’essaie de transmettre ces valeurs à mes enfants et à mes petits-enfants. 

Le constat que je fais de la femme migrante est que la souffrance ne se partage pas. Nous avons toutes cette capacité à garder notre souffrance pour nous et le pouvoir d’avancer par nous-même.   

Le mot qui résumerait mon parcours est le mot combativité, pour la seule et bonne raison que la vie est un combat qu’on mène tant qu’on est vivant.

Mon conseil aux femmes est le suivant : la jeunesse et la beauté ne doivent pas faire oublier le combat pour leur autonomie et leur indépendance financière. Je ne remercierai jamais assez mon père qui m’a   encouragée, à mon arrivée en France, à suivre des cours de français. Instruction qui me permet de lire et écrire aujourd’hui sans dépendance.

Je remercie Mariam THIAM qui a permis cette rencontre et j’espère qu’à la lecture de mon portrait les femmes où les personnes qui liront cet article réaliseront la chance qu’elles ont de vivre dans une époque où la femme est libre de ses actions et peut entreprendre sans dépendre d’un homme.

Merci au FORIM de me donner cette possibilité de m’ouvrir et de partager mon expérience.

 

La campagne une femme, un mois, une histoire : Mme Adolé ANKRAH directrice de l’association Femmes inter Associations _ Inter Service Migrants (FIA-ISM)

Mme Adolé ANKRAH directrice de l’association Femmes inter Associations _ Inter Service Migrants  (FIA-ISM)

Née le 16 septembre 1955 à Lomé (Togo), je suis arrivée en France à l'âge de 13 ans pour  rejoindre ma mère qui y était dans le cadre de ses études. J’y suis restée depuis, ayant choisi la France pour faire ma vie.

C’est ici en France que j’ai donc fait mes études dans le domaine de la science économique à l’école des cadres en tant que boursière. Sensible et passionnée par les questions d’intégration, j'ai suivi le cours de gestion de collectivité car au final je voulais travailler dans le social. Je voyais des femmes immigrées arrivées en France assez désœuvrées, perdues dans un environnement mal connu et mal maîtrisé. Les questions d'intégration des femmes migrantes m'interpelaient réellement.

C’est grâce à cette passion que j’ai connu, en 1984, Yacine Diakité, aujourd’hui  Administratrice du FORIM[1]. Ensemble, nous  faisions du porte à porte pour inciter les femmes à suivre des cours d’alphabétisation et de couture, au sein du "CERFA" (Centre d'Echange et de Rencontre des Femmes Africaines),  où nous étions bénévoles. A mon avis, l’alphabétisation représente la clé de l’intégration. Nous encouragions les femmes migrantes, quelque ce soit leur pays et leur origine, à se battre car personne ne leur donnera quoi que ce soit sur un plateau d'argent. Elles doivent se prendre en main pour éviter l’assistanat, et pour se construire réellement en France. 

En 1986, j’ai été embauchée à Inter Service Migrants, dans le service dédié aux femmes (SIA). Ce service est devenu une association à part entière en 1987, en se rebaptisant FIA-ISM[2].

J’ai contribué avec des amies d’horizons divers à créer plusieurs associations dans l’Essonne : Génération  Femmes à Évry, Génération Femmes Rissoises, Coup de Pouce, Entraide et Culture, entre autre. Ces associations avaient comme objectifs d'encourager l'autonomie et l'émancipation des femmes, notamment immigrées, de les accompagner dans leurs parcours d'intégration, d'insertion sociale, etc…

Plus tard, je deviens directrice de FIA-ISM. Ma fonction en tant que directrice est de mettre en œuvre des actions concourant à la professionnalisation des associations, à la qualification des acteurs/trices et à la mise en réseau des associations entre elles et avec des différentes structures sur le territoire national. En plus, nous dispensons depuis 1992 des formations en "médiation sociale et culturelle". La formation comporte plusieurs modules : l'éthique de la médiation, le rôle du tiers, les principes déontologiques, et les domaines  d'exercice : l’école, le logement, la santé, domaine social. Dans nos formations, nous abordons également d'autres thématiques, telles que  les préjugés, les discriminations, les violences faites aux femmes, l'égalité femme-homme, l'interculturalité, le vivre ensemble, les valeurs de la République, la laïcité, etc… Certains sujets deviennent délicats, car il y a des crispations, des méconnaissances, des malentendus, et des idées fausses qui sont véhiculées. En discutant avec moins de passion et de manière apaisée, on finit par se comprendre.

Je suis d’origine togolaise de nationalité française. Je me considère moi-même interculturelle de fait,  car ce mélange m'a façonnée et c’est une grande richesse d'avoir deux cultures en interaction.   

Je suis d'ici et je suis d'ailleurs, "togolo- française".  J’ai un besoin vital de m'imprégner de cette double origine : retourner au Togo quand je peux et revenir ici, chez moi, dans mon pays, la France qui m'a accueillie à l'âge de 13 ans.  C’est aussi cela qui me permet de me réaliser personnellement et professionnellement.

Je fais des projets d'insertion ici et des projets de co-développement au Togo et dans d'autres pays d'Afrique. Selon moi, c'est indispensable de contribuer au développement de mon pays d’accueil et de mon pays d'origine. C’est pourquoi je trouve le dispositif PRA/OSIM important car il  permet  de mettre les compétences des migrant-e-s au service des pays émergents.

Tout ce travail associatif m’a encouragée à faire de la politique. J’ai été élue sur une liste «  divers gauche » auprès de Thierry MANDON, en 1981. Aujourd'hui, j'en suis à mon troisième mandat. J'ai été aussi conseillère régionale en Ile de France pendant deux ans, et conseillère d'agglomération Évry Sud. J'aime la politique et je trouve que cela complète l'engagement associatif. Dans les 2 cas, nous sommes au service de la population.

Je suis curieuse et boulimique dans mon engagement associatif et cela a été récompensé par deux médailles : chevalier de l’ordre de mérite et chevalier de la légion d’honneur. J'en suis très fière !

J’ai été par ailleurs, vice-présidente du FORIM. Malheureusement, des problèmes de santé m’ont empêchée de m'investir comme je le voulais. Néanmoins, je reste en tant qu’administratrice suppléante, et je pense que j’ai beaucoup à apporter sur mes sujets de prédilection. Cela se fera d’une manière ou d’une autre plus tard, parce que mes problèmes de santé se résolvent peu à peu. Le FORIM est une bonne plateforme qui rend plus visible l'engagement et l'investissement des  migrant-e-s aussi bien ici que dans leur pays d'origine.

Le mot  "gagnant" résumerait mon parcours parce que je me suis donnée les moyens d’arriver. Le courage et la persévérance sont nécessaires. La France sait reconnaître celles et ceux qui se battent et se donnent les moyens de réussir. Je ne dis pas qu’il n’y a pas de racisme, ni de discriminations, mais je pense qu'il ne faut pas être dans la victimisation. Comme disait le grand Monsieur Stéphane Hessel, "indignez-vous mais agissez". Je me suis indignée bien des fois mais j'ai réagi et agit et j'estime que j'ai gagné. D’où le mot gagnant que j'ai choisi. Cette campagne est formidable. Y participer est une bonne chose et c'est une forme de reconnaissance. C’est le rôle du FORIM de faire connaitre des parcours, de donner espoir, je ne peux que le féliciter et l’encourager à continuer. Je souhaite longue vie au FORIM.

 


[1] Forum des Organisations de Solidarité Internationale issue des Migrations

[2]  Femmes Inter Associations - Inter Service Migrants 

 

 

La campagne une femme, un mois, une histoire : DEBORAH MOKABATIO

Deborah MOKABATIO, Entrepreneure consultante freelance en communication et médias sociaux

 

Je suis Déborah Mokabatio, congolaise (République Démocratique du Congo). J’ai une dizaine d’années d’expérience en tant que journaliste et dans mon parcours journalistique, j’ai débuté dans  l’audiovisuel en tant que reporter et ensuite présentatrice du journal, TV et radio. J’ai eu l’opportunité d’évoluer également dans la presse papier et en ligne. Devenir journaliste était un rêve d’enfant que j’ai réalisé.

Cela fait moins de 10 ans que je suis en France. Prendre ses repères dans un pays étranger et trouver un juste équilibre entre adaptation à un environnement différent et conservation de son identité d’origine n’est pas forcément évident. Mais mon intégration en France a été assez facile, je reconnais avoir été au bon endroit, au bon moment et je suis tombée sur des bonnes personnes qui m’ont accompagnée dans mon parcours d’intégration.

Les premiers actes bons ou mauvais que nous posons dans un pays d’accueil ainsi que notre entourage sont très déterminants pour la réussite ou non de notre séjour. Pour ma part, je ne me suis pas contentée de fréquenter seulement ma communauté. J’ai plutôt élargi mon champ relationnel à d’autres communautés, car j’estime que cette ouverture à d’autres cultures est extrêmement importante.

Lorsque je suis arrivée en France, j’ai fait face à certains préjugés tant auprès de la diaspora qu’auprès de français. Il y a toujours cette peur d’aller vers l’autre. On se prive parfois de la diversité culturelle, qui est en soi une richesse et un moteur de la créativité et de l’innovation. Pour pouvoir s’épanouir, il faut briser les barrières.

J’ai intégré en 2011 la rédaction de France 3 Télévision en tant que reporter. Quelques semaines après la fin de mon contrat, une autre opportunité s’est présentée à moi pour exercer mon métier de journaliste reporter à AITV[1].Passionnée par les réseaux sociaux en particulier et le digital en général j’ai décidé d’intégrer la rédaction de L’œil de l’exilé [2] en tant que rédactrice web.

Il y a quatre ans j’ai décidé de faire de ma passion un métier. Et, de ce fait, j’ai fait une formation en Community management. Mon diplôme en poche, j’ai travaillé dans différente structures en Île de France en tant que chargée de communication digitale. Ma double compétence journalistique et digitale a été un point fort dans ma recherche d’emploi. Néanmoins trouver un emploi n’a pas été chose facile. Il m’a fallu parfois envoyer plus de 1000 candidatures pour espérer avoir trois ou quatre entretiens. J’avoue que lorsqu’on cherche un emploi, il faut s’armer de patience, de détermination et d’auto motivation. Et quand la discrimination raciale prend place, il faut se dire que chaque obstacle dans la vie est un défi qu’il faut relever. C’est aussi important d’être bien entouré. J’ai eu le privilège d’avoir des proches qui m’ont soutenue dans les moments difficiles.

Je m’attache à croire que le succès vient de la capacité a toujours croire, rester persévérante, disciplinée et soi-même malgré l’adversité. Garder les yeux fixés sur la vision et sur l’objectif que l’on s’est fixé, est déterminant pour arriver à ses fins. Cette persévérance m’a été transmise par mes parents très tôt. Issue d’une famille de 4 enfants dont  un garçon et trois filles, nous sommes très proches, car la famille est très importante.

Ma mère nous répétait très souvent : « qu’un gagnant ne lâche jamais et un lâcheur ne gagne jamais ». Dans la vie rien n’est facile et rien n’est acquis. Mais notre persévérance et détermination nous permettront d’atteindre nos objectifs.

Le leadership féminin s’impose de plus en plus dans l’entrepreneuriat. Et promouvoir l’entrepreneuriat au féminin est mon cheval de bataille. C’est dans ce cadre que j’ai créé, en mai 2015, www.femmesdimpact.com  qui est un espace dédié à la femme entrepreneure. L’idée est de mettre en lumière les parcours des femmes entrepreneures et pourquoi pas donner envie à d’autres de pouvoir se lancer dans l’entrepreneuriat.

Toujours dans cette optique de promouvoir l’entrepreneuriat au féminin, et en tant que consultante freelance en communication et en médias sociaux j’accorde certains privilèges aux entrepreneures. Ma clientèle ne se limite pas qu’aux femmes  entrepreneures, mais à travers mes prestations j’accorde  un  prix spécial aux entrepreneures. Ce n’est pas de la discrimination faites aux hommes, mais la réalité est telle que les femmes entrepreneures ont moins accès aux financements extérieurs pour développer leur entreprise. Et cette réduction de prix, c’est ma façon de contribuer à l’expansion du leadership féminin.

En plus, je suis bénévole au sein de l’organisation des femmes africaines de la diaspora (OFAD), quand je peux j'aide l'équipe de communication dans l'élaboration de sa stratégie et je fais également de l'animation sur les réseaux sociaux, les prises de vue, le montage vidéo, etc. Dans mes temps libres, je fais encore du bénévolat au sein de la croix rouge française où je participe à la distribution alimentaire.

Mon parcours se résume en un mot : « persévérance ». Oui j’ai connu certes des échecs et des obstacles mais, je sais une chose qu’il ne faut jamais songer à laisser tomber ses rêves devant les difficultés ou les échecs. Et c’est très important de se fixer des objectifs valables et accessibles pour pouvoir les réaliser.

Les conseils que je peux donner aujourd’hui aux femmes issues de la diaspora, je le résume en quatre mots «  sortez de chez vous ». Allez à la rencontre des autres. Pour pouvoir s’intégrer dans un pays il est primordial de connaitre les valeurs de sa société et la meilleure façon d’y arriver c’est à travers la communication et l’échange avec autrui. Et pourquoi ne pas adopter le mode de vie local tout en gardant son identité d’origine ? J’encourage cette louable initiative du FORIM de pouvoir lancer cette campagne. Elle permet  de montrer et de faire connaître les différentes facettes et parcours des personnes de la diaspora au grand public.

 

 


[1] L’agence d'images spécialisée sur l'actualité africaine

[2] Magazine en ligne

 

La campagne une femme, un mois, une histoire : Mme GOUGOUNGA Thérèse épouse KAFANDO

Mme GOUGOUNGA Thérèse épouse  KAFANDO, Retraitée conductrice de taxi

Je suis arrivée sans contrainte de passeport ni de visa en février 1972 à Paris. Je suis venue pour rejoindre mon mari qui y vivait depuis 1966, suite à l’affectation de la société SOLIBRA pour laquelle il travaillait en Côte d’Ivoire. Arrivée en France, je n’ai pas eu de problème d’intégration parce que mon éducation m’a appris à observer et à m’adapter. Cependant, j’ai dû m’ajuster au sein de la communauté burkinabé en France. J’étais une citadine en Haute-Volta pendant que les épouses des amis de mon mari étaient provinciales et nos éducations différaient.

A mon arrivée à Paris,  j’ai été automatiquement dirigée vers l’Office d’Immigration (LOMI) qui était un service de renseignement et d’orientation aux personnes nouvellement arrivées. C’est à la suite d’un premier accueil que j’ai décidé de prendre des cours du soir pour me familiariser avec la langue et la culture françaises. Je travaillais dans une cantine d’école primaire privée parallèlement à mes études. A l’époque, nous n’avions pas droit à la sécurité sociale. J’ai aussi travaillé dans les cantines de Jacques Borel pendant 3 ans. J’ai assisté pendant cette période au changement de propriétaire EUREX COLLECTIVITE.

J’ai eu ma première fille en 1973 et la seconde en 1976. Juste après l’arrivée de notre seconde fille, notre famille a dû quitter la région parisienne pour la province, car  mon mari avait obtenu un travail dans cette région. Ce changement de lieu d’habitation m’a obligée à abandonner mon travail à Paris. Je m’occupais de mes filles et je faisais du travail saisonnier. Cela m’a permis d’avoir une vie sociale en dehors de ma famille. Nous y avons vécu pendant trois ans. En 1981, 2 ans après la naissance de ma troisième fille, nous sommes revenus dans la région parisienne, à Suresnes. J’ai suivi une formation professionnelle de mise à niveau pour adultes (FPA). J’ai été formée au métier de câblage et à l’électronique. Malheureusement, à la fin de ma formation ce fût la période de délocalisation. J’ai donc été obligée de suivre une autre formation pour les nouvelles technologies mais je n’ai pas pu aller jusqu’au bout. Pendant cinq ans, j’ai dû faire tout ce qui me tombait sous la main, mais parfois les horaires n’étaient pas compatibles avec ceux des enfants et je devais abandonner. En effet, l’éducation de nos enfants était notre priorité, j’étais toujours présente dans les réunions et activités.

En 1980, avec des amies, nous avons créé l’Amicale des Femmes Burkinabés pour permettre de nous retrouver afin d’évoquer nos vécus quotidiens et parler de notre implication dans la vie scolaire de nos enfants. Cette entraide permettait aux mères illettrées de pouvoir suivre la scolarité de leurs enfants.

C’est en 1990, pendant la guerre du Golfe, que je me suis inscrite à l’école de taxi. En 1992,  j’ai obtenu  mon  examen de Conductrice de Taxi et j’ai commencé à exercer mon métier. Avec les burkinabés, professionnels du taxi, nous avons créé cette même année l’Association des Taxis Burkinabés Parisiens. A l’époque, ce n’était pas bien vu pour une femme d’être chauffeur de taxi, j’ai eu beaucoup des remarques négatives. L’entourage familiale me critiquait notamment car je travaillais la nuit lorsque mon mari rentrait à la maison. Ce n’est pas ce qui était attendu d’une épouse burkinabé. En effet, à l’époque, dans ma communauté, les femmes restaient à la maison le soir pour s’occuper de leur foyer. Alors, on parlait de moi. Mais cela ne représentait pas un problème pour nous. L’entourage occupe une place importante dans la vie des couples. Leurs propos peuvent faire et défaire des relations. Je ne tenais pas beaucoup compte de ces remarques, et mon mari non plus.

Le réconfort, le soutien et la confiance que mon mari m’accordait étaient très importants. Sans cela,  nous ne serions pas encore mariés aujourd’hui. La communication a été le facteur clé de notre vie de couple. En effet, nous avions un objectif à atteindre dans notre projet familial : la scolarité de nos filles. La réussite de nos enfants était pour nous plus importante que les méchancetés des personnes extérieures. Malgré un emploi du temps chargé j’étais présente dans tout ce qui touchait à la vie éducative de nos filles.

Les conditions de travail d’un chauffeur de taxi n’étaient pas les mêmes qu’aujourd’hui et le métier n’était pas aussi valorisé. Ce métier est prenant, les heures de travail sont très longues. Au début, comme mère de famille, ce ne fût pas du tout évident parce qu’il fallait avoir un planning cohérent avec celui de mon mari pour pouvoir assurer la garde des enfants.

Je suis issue d’une famille de cinq sœurs. A l’époque de mon enfance, l’éducation des filles n’était pas une priorité pour les familles. Cependant, pour ma famille, notre éducation était une priorité. Mon éducation m’a permis de construire une confiance en moi.  Je discutais sans barrière avec les hommes et ce caractère m’a toujours été reproché.

A cette époque, dans les familles où la femme pratiquait un métier, les couples n’ont pas pu résister. Ceci est lié aux facteurs culturels et à l’entourage. Dans les associations avec les hommes, les femmes sont mises en avant tout en gardant des rôles bien précis même si dans les discussions et débats nous ne prenons pas les décisions, nous sommes consultées en amont.

Le mot accomplissement résumerait mon parcours parce que tout au long de ma vie mes choix ont été basés sur la réussite de mes enfants et cela s’est concrétisé pour mes trois filles qui ont toutes réalisé des études universitaires. En effet, l’ainée après des études en sciences à Paris et en Angleterre a obtenu un Master en Business à la Sorbonne. La seconde a effectué des études de droit et s’est spécialisée dans la gestion des projets de développement international. Quant à la benjamine après des études scientifiques, elle s’est spécialisée en finance et a obtenu un master en Banque, finance et gestion des risques.

Aujourd’hui, j’ai une petite fille de 7 ans de ma deuxième fille et cela représente ma réussite. Je regrette un petit peu le fait que ma fille ainée n’ait pas eu la possibilité d’évoluer ici dans son pays de naissance et que ce soit en Angleterre qu’elle soit reconnue. Je suis très bien intégrée en France, même si je me sens toujours une immigrée africaine.

Le conseil que je peux donner aux femmes migrantes c’est de tirer le meilleur des deux cultures en ne reniant pas la sienne : s’intéresser à tout ce qui concerne leurs enfants en intégrant les structures, s’il le faut. Avoir de la détermination et de la patience pour pourvoir atteindre ses objectifs, même si tout n’est pas forcément facile. Nous devons en tant que femmes et mères inciter nos enfants à s’impliquer dans la vie d’ici parce qu’ils sont chez eux. La France est un pays qui dispose de nombreux moyens pour permettre à toute personne qui a la volonté de s’instruire, de le faire.

Je suis très heureuse et fière de faire partie de cette campagne. Le fait de mettre en avant le parcours des femmes migrantes nous valorise en montrant un aperçu de notre parcours de vie et cela nous permet de faire une rétrospective de notre vie en nous mettant en lumière.

 

La campagne une femme, un mois, une histoire : Talía OLVERA MARTÍNEZ

 

Talía OLVERA MARTÍNEZ , Entrepreneure en audio-visuel, politologue et linguiste

 

Je suis d’origine mexicaine, née à Mexico. J’ai 32 ans et cela fait dix ans que je vis en France. Sœur ainée d’une petite famille composée de ma mère, de mon frère et moi, j’ai été très vite confrontée à des responsabilités d’adulte. L’image que j’ai de ma famille est celle d’une table qui tient à trois pattes, et dont l’équilibre serait compromis s’il arrivait à en manquer une ; cette situation nous a beaucoup soudé comme famille.

Je me souviens tout particulièrement de ma mère très fatiguée et qui s’endormait partout, elle faisait des doubles journées ; épidémiologiste, la journée elle travaillait dans un hôpital et trois fois par semaine elle travaillait de nuit. J’ai compris avec le temps qu’il y avait un élément manquant, car mon père n’a jamais été là. 

J’ai toujours été une très bonne élève ; réussir c’était une réponse positive aux efforts que ma mère faisait pour nous ; mon frère faisait de même. J’avais même une année d’avance à l’école, ce qui m’a rendu difficile par la suite l’entrée aux écoles de cinéma au Mexique, car il fallait avoir la majorité. Mais cela ne m’a pas empêché d’investir toutes mes économies dans des cours de direction de comédiens, d’écriture de scénario, entre autres ; c’était mon rêve. Des grèves universitaires ont marqué et changé ma vie. La première a duré neuf mois ; j’étais au lycée dans un établissement qui dépendait de l’université, et un professeur m’a motivée à profiter de ce temps de pause pour apprendre une langue. J’avais 16 ans et me suis inscrite à l’Alliance Française. C’est en partie grâce à cette inscription que je suis en France aujourd’hui, car ensuite, j’ai fait des études de Lettres modernes françaises. Après, j’ai commencé à donner des cours de français dans une université, mais je ressentais le besoin d’en connaître plus sur la culture francophone pour améliorer mon travail d’enseignante. À l’époque, il y avait un programme de l’Ambassade de France au Mexique qui s’appelait « Découverte de la France », encore une fois motivée par une professeure, j’ai envoyé ma candidature et obtenu la bourse. Et je voulais tant partir, qu’en même temps je me suis inscrite pour être volontaire dans un programme de l’UNESCO, pour reconstruire un château Cathare dans le sud de la France. Je me suis ainsi retrouvée avec un marteaux-piqueur dans les mains pendant deux semaines à Lézignan-Corbières.

C’est dans le cadre de cet échange que je suis arrivée le 31 mai 2005 à Paris, accueillie par une compatriote qui logeait temporairement dans une colocation de jeunes ingénieurs. J’ai donc fait la connaissance de ces colocataires, puis suis partie pour le sud. Mais le destin a voulu que je revienne. Pendant ce séjour en Europe, je suis allée à Barcelone où j’ai eu un problème avec ma carte bancaire qui a été avalée par un distributeur ; ce moment a aussi changé ma vie, car j’ai écrit un mail aux garçons de la colocation dans l’espoir de pouvoir être logée pendant quelques jours avant le début du programme de l’Ambassade de France. J’ai eu la réponse de l’un d’entre eux qui m’a invitée à venir chez eux. Je ne suis jamais repartie. Ce garçon est aujourd’hui mon mari. À l’époque, il parlait déjà un peu l’espagnol ; dans le cadre d’un échange universitaire il avait effectué un séjour au Mexique, cela nous a permis de pouvoir communiquer à la fois en français et en espagnol.

Après cette heureuse rencontre, pendant un an j’ai fait des allers-retours entre le Mexique et la France et mon futur mari a aussi fait des voyages au Mexique pour rencontrer ma famille. De sorte qu’en 2006, en Bretagne, nous avons célébré notre mariage en petit comité, et après de nombreuses démarches administratives. A la suite de mon mariage les démarches administratives ont continué.

En 2006 je suis  venue habiter à Paris.  La première année a été pour moi la plus difficile. Tout d’abord mon espace physique s’était réduit, au Mexique j’avais de l’espace tandis qu’ici on a aménagé dans un tout petit deux pièces.

J’apprenais la guitare et la musique mais je ne pouvais pas pratiquer chez moi car les voisins ne toléraient aucun bruit, même celui des pas dans l’appartement. Ce silence m’a perturbé. Sans généraliser, au Mexique, les gens parlent plus, il y a souvent de la musique dans la rue, chez un voisin, dans les transports publics. Pendant mes premiers mois en France j’ai eu l’impression d’être toujours dans un énorme silence.

Je me rappelle que la première fois que je suis allée déjeuner chez mes beaux-parents, j’ai beaucoup mangé au début du repas ; après j’ai compris qu’il y avait l’entrée, le plat, le fromage et le dessert, mais malheureusement c’était trop tard.

Aujourd’hui j’apprécie le silence et un bon long repas. Et j’ai l’impression que la famille de mon mari, qui était plus réservée au début, s’est ouverte à moi et à ma famille. J’ai même intégré la piñata pour les fêtes de Noël et adopté les crêpes.

Cette première année en France a été aussi celle de l’école de musique ; depuis le lycée et parallèlement à mes études, j’ai toujours eu une activité artistique, principalement le chant, que j’exerçais professionnellement au Mexique, je faisais aussi du doublage de voix pour le cinéma et la télévision. Finies mes études en littérature, j’ai voulu me former pour avoir un diplôme de chanteuse, ce que j’ai fait en arrivant en France ; mais alors que je m’attendais à rencontrer des personnes ouvertes à l’école de musique, je me suis heurtée à de nombreux murs, des clichés qui m’ont fait découvrir l’altérité. Le fait que je sois latino-américaine faisait souvent que les gens s’attendaient à ce que je sois d’une certaine manière ; ils s’attendaient à ce que je chante forcément de la salsa par exemple, alors que ce n’était pas du tout mon univers musical.

J’ai fini l’école de musique et il a été difficile de trouver un travail comme chanteuse, j’ai donc décidé de mettre entre parenthèse cette carrière pour reprendre mes études ; j’ai ainsi fait des études en Sciences du langage, en Sciences politiques et en Sciences de la communication.

Durant ma formation, je me suis sentie parfois infantilisée par le fait de venir d’ailleurs. J’ai eu des expériences qui me renvoyaient à mes origines ou vécu des moments qui renvoyaient aux origines de mes collègues, origines qui semblaient avoir plus d’importance que les connaissances qu’ils pouvaient avoir. Heureusement ces situations n’ont pas été récurrentes, mais elles m’ont tout de même marquée.

À ce rappel aux origines, s’est souvent ajouté un autre préjugé, la sexualisation de la femme latino-américaine ; un cumul de préjugés liés cette fois-ci au fait d’être une femme. Je me souviens d’un casting où l’on m’a dit : « Mais tu n’es pas mexicaine ? », j’ai répondu « Si », et j’ai eu comme réponse : « On vous attendait en minijupe et décolleté ». Depuis je me bats contre ces idées reçues.

Un troisième obstacle pour moi a été la reconnaissance de mon diplôme obtenu au Mexique, au moment de chercher un travail ; j’ai dû refaire quelques années d’études supplémentaires pour obtenir un niveau équivalent en France.

Par expérience propre et par les témoignages obtenus pour un film documentaire sur la migration mexicaine en France que je suis en train de réaliser, j’ai découvert que dans certains cas, l’évolution professionnelle est difficile en tant que migrant, notamment pour les femmes. Les connaissances et expériences sont plus difficilement reconnues, particulièrement quand elles ont été obtenues à l’étranger. Cela me préoccupe que certaines minorités soient parfois limitées à travailler dans des métiers liés à la migration, au service à la personne ou dans l’enseignement des langues, pour ne donner que quelques exemples ; comme si c’étaient les seuls métiers qui leur soient ouverts. Il y a un travail de sensibilisation à faire auprès de la société et des entreprises. Je considère que le vivre ensemble passe par une intégration dans le monde du travail ; c’est en partie à travers le travail que l’on voit notre contribution à la société qui nous accueille.

Toutefois, pouvoir se développer personnellement et professionnellement dans certains pays d’origine, demeure également un combat, pour que la décision de migrer reste un choix.

Comme beaucoup, je suis aussi passée par les cours à domicile, les « petits boulots », les stages, le bénévolat, entre autres, en vue de trouver un emploi qui se rapproche de mon niveau d’études et de mon expérience professionnelle ; et pendant plusieurs années j’ai eu l’impression d’être en retard professionnellement, car j’ai dû tout recommencer en France, mais, cela m’a motivé à fonder l’entreprise de production audiovisuelle que je dirige actuellement. Avec mon mari, nous avons beaucoup investi dans ce projet. Pendant quatre ans je ne suis pas rentrée au Mexique car tout notre argent était investi dans l’achat de matériel de tournage et en formations. Cela fait un peu plus de trois ans que nous avons lancé officiellement notre entreprise.

J’ai toujours eu cette passion pour le cinéma, et tout au long de mon parcours universitaire, j’ai suivi des cours de production et réalisation de films, de montage vidéo, d’écriture de scénarios, d’histoire de l’art, de cinéma ; et l’année dernière j’ai fait un Mastère spécialisé en création d’entreprises dans la communication et les médias. J’ai un parcours pluridisciplinaire nourri des sciences sociales et humaines, de littérature et même de droit. Et aujourd’hui, je trouve du droit, de la linguistique, des sciences politiques, de la littérature et de la création d’entreprise dans tout ce que je fais.

Par ailleurs, ma petite famille s’est élargie, j’ai trouvé dans la famille de mon mari un grand soutien, ils sont pour moi une vraie belle famille. La table à trois pieds dont je parlais au début a désormais plusieurs appuis.

Je ne sais pas si ma vie aurait été différente si je n’avais pas été migrante. La vie de tout le monde est pleine de détours. Je ne sais pas si cela aurait été plus facile si j’étais restée au Mexique, je ne me pose pas ces questions-là. Mais la migration m’a appris à être courageuse. Je ne vis pas comme étrangère, en tant que mexicaine en France, ni comme française d’origine mexicaine, je ne me reconnais pas dans ces termes. Je suis tous simplement une femme.

Le mot convivencia, difficile à traduire en français, est pour moi un beau mot pour parler de la présence des migrant-e-s dans un pays. On pourrait le traduire comme quelque chose entre le vivre ensemble et le partage. J’espère qu’un jour au lieu de parler d’intégration, on parlera de « vivre ensemble ».

Un message que je voudrais faire passer aux femmes migrantes est : prépare toi, apprends la langue, la culture, sois ouverte, sois aussi dans le partage, essaye d’apprendre des autres mais donne aussi aux autres, garde ton identité et enrichis-la avec ce que le pays pourra t’apporter, apporte toi aussi ta richesse culturelle. Garde ta dignité.

Si l’on me demande de choisir un mot pour résumer mon parcours, je choisirais « volonté ». C’est la conviction de pouvoir atteindre mes objectifs et la conscience de l’effort que cela nécessite, ce qui m’a fait arriver là où je suis actuellement.

Finalement, je voudrais dire que la vie d’un-e migrant-e ne commence pas à l’arrivée dans la terre d’accueil ; cette arrivée est la continuité de sa vie. C’est pour cela que j’ai souhaité partager mon histoire, je trouve que c’est important pour contribuer à lutter contre la solitude que certaines d’entre nous peuvent ressentir ; pour s’encourager et dire que c’est possible d’aller en avant, non sans obstacles, non sans problèmes, mais c’est possible. Dans mon histoire j’ai toujours rencontré de bonnes personnes qui m’ont accompagnée, qui m’ont accueillie comme l’une des leurs.

 

La campagne une femme, un mois, une histoire : Portrait de Marlise FOUCAULT

Marlise FOUCAULT, Ecrivaine et Chargée de relation clientèle à EDF

 

Née à Kribi au Cameroun en 1978, je suis arrivée en France en mars 1998. Je suis venue pour rejoindre mon mari et poursuivre mes études.

Je n’ai pas eu de difficulté particulière en termes d’adaptation, à part le froid bien entendu (rires). Ce qui m’a interpellé à mon arrivée c’était le sens du professionnalisme en France; un vrai sens de la culture d’entreprise dont on devrait s’inspirer en Afrique. Je me souviens également que la ponctualité des trains et des moyens de transports m’a étonnée au départ, peu habituée à cette notion, j’étais agréablement surprise. Exception faite de ces particularités, être en France c’était naturel pour moi.

En effet, tout en vivant en Afrique, j’ai bénéficié d’un modèle éducationnel à l’européenne. L’histoire de mon pays d’origine, je la connaissais à peine. J’étais « programmée » depuis mon enfance pour venir suivre mes études supérieures en France et ensuite reprendre les affaires familiales au Cameroun.

Commerçants à succès mais peu instruits, mes parents ont mis un point d’honneur, parfois avec l’aide de professeurs particuliers à nous donner la meilleure éducation possible. Il était essentiel pour eux de maximiser nos chances de réussite et nous préserver de la misère dans laquelle ils ont vécu.

Ainée d’une fratrie de 9 enfants, je devais être un modèle de réussite pour mes frères et sœurs. A l’époque où les filles étaient élevées comme des futures femmes au foyer, j’étais plutôt éduquée comme un garçon. Il faut dire que la place de « l’aîné » en Afrique est synonyme de responsabilités futures envers les parents vieillissants, et de prise en charge des plus jeunes de la fratrie non encore indépendants. Son éducation doit le préparer à cet état de fait ; ça fait partie des non-dits et pourtant ô combien mis en pratique par un processus de modélisation bien ancré dans les coutumes. Investir dans la poursuite et la réussite de mes études en France, avait pour but de me donner les moyens de répondre à ces exigences.

Après quelques années de travail en France, faisant face à des charges familiales de plus en plus importantes en Afrique, j’ai décidé de me réorienter professionnellement en 2008. J’ai donc repris mes études cette fois ci, financées par mon employeur. Heureuse de donner un nouvel élan à mon parcours professionnel et très motivée pour cette formation, avec neuf autres collèges, j’ai préparé en alternance et avec succès un BTS en Négociation Relation Clientèle. L’obtention du diplôme nous assurait au sein de l’entreprise, une évolution professionnelle en termes de salaires, mais aussi de responsabilités.

Pendant la formation j’ai compris qu’il y avait une compétition entre les collègues. Cela se manifestait par des agressions verbales, parfois racistes, allant jusqu’aux bousculades dans les couloirs. Cela générait un réel sentiment d’insécurité et une tension perpétuelle défavorable à un environnement de travail serein. Je pense qu’il faut dénoncer ce genre de comportement. Nous ne pouvons pas accepter la discrimination, il faut témoigner, en parler.

La discrimination, je l’ai vécue sous différentes formes. Déjà à l’époque où je vivais au Mans avec mon ex-mari, j’avais passé un entretien d’embauche par téléphone. Il était juste question de venir signer le contrat. Deux jours plus tard, en me voyant, l’employeur, sous prétexte que les personnes d’origine étrangère ne pouvaient pas avoir ce poste, n’a pas donné suite. Je considère cela comme de l’ignorance et non du racisme. Sans en faire un cheval de bataille quotidien et très attentive à ne pas tomber dans la victimisation, je suis particulièrement choquée par ce type d’attitude. Quel que soit ce que l’on met en œuvre pour réussir et gravir les échelons sociaux, on nous renvoie toujours à la couleur de notre peau, à nos origines.

En 2012 par exemple, j’ai eu un accident de voiture. Avec les recommandations des médecins, j’ai fait une demande pour que ma mère puisse me rejoindre le temps de ma convalescence. Malheureusement, la demande a été refusée pour motif qu’elle n’apportait pas les garanties nécessaires pour son retour. J’ai pris douloureusement conscience que malgré ma nationalité française, dans les faits et au moment où j’étais la plus affaiblie, l’administration me renvoyait à ma condition de « française d’origine … ».

Ce refus fut pour moi, si fière de mon intégration réussie, une grande désillusion.

Toutes ces expériences m’ont encouragée à développer mon engagement dans le milieu associatif.

Je souhaitais avec des propositions concrètes, mettre en œuvre des actions pour éviter que d’autres personnes vivent les expériences malheureuses que j’ai vécue, et témoigner par ailleurs de celles heureuses dans le but de les inciter à rester optimistes en dépit de toutes les difficultés rencontrées.

Entre autres, par exemple proposer à l’OFII (Office Français de l’Immigration et de l’Intégration) passage obligé de tout migrant à son arrivée en France, de créer un service de mise en relation des migrant-e-s avec d’autres communautés, et développer un système de parrainage / marainage qui aide à une meilleure intégration dans la société. Sans tomber dans le communautarisme, ça pourrait éviter un isolement social dû au dépaysement total pour ceux qui n’ont pas de famille ou de connaissances en France.

Après des années de réflexion, en 2015, nous avons créé l’association CESA BRETAGNE (Cameroun Efficience Solidarité Actions Bretagne) avec un groupe d’ami-e-s. Notre association a pour but de valoriser les différentes cultures tout en favorisant l’échange entre elles. Nous avons aussi pour objectif de partager notre savoir-faire, nos connaissances et la réalité à laquelle nous sommes confrontés ici.

Afin de permettre de déconstruire les préjugés sur les africains, nous proposons, via l’association, la journée de la découverte. Cette journée consiste à échanger sur les pratiques culinaires, les us et les coutumes. Cela permet de valoriser nos cultures pour mieux se connaitre et se faire connaitre. En octobre 2015, par exemple, nous avons organisé une soirée caritative à double objectif ; soirée à laquelle Mme Jocelyne BOUGEARD, Adjointe au Maire de Rennes a participé. D’un côté nous avons pu récupérer des dons matériels pour aider là-bas, et de l’autre côté, valoriser ici la culture africaine. Avec mon association, je mets en place à la fois des activités ici en France et des projets pour le Cameroun dans le domaine de la santé.

Toujours en 2015, j’ai écrit un livre : Déraciné-e-s et des ailes ces migrants qui ont réussi en France[1]. Par contrario à une actualité anxiogène sur les migrant-e-s, j’ai pris le parti de mettre en lumière le parcours de ces françaises et de ces français d’origines diverses, qui aiment, vivent, qui font de la France ce qu’elle est aujourd’hui et concourent à sa richesse. J’ai mis un point d’honneur à faire témoigner des femmes, parce que leurs parcours ne sont pas souvent mis en avant.

La société m’identifie comme une femme migrante. Mes parents m’ont inculquée et modélisée à la vie française, mais je n’ai pas toujours été française. Aujourd’hui je me considère française à part entière avec un bonus, je viens d’ailleurs. Je suis fière d’être une femme de double culture. Auparavant, j’avais à cœur de mettre tout en œuvre pour que l’on ne me mette pas dans la case de l’africaine qui ne s’intègre pas. Aujourd’hui, j’ai trouvé ma place je n’ai plus ce besoin de prouver mon intégration et encore moins de choisir entre mon pays d’adoption et celui d’origine ; cette dualité est une chance et non un handicap.

La détermination est le mot qui caractérise mon parcours. Accompagner les femmes migrantes dans ce processus de découverte de soi et d’accomplissement dans les domaines qui les passionnent, est un moteur qui m’anime quotidiennement au travers d’actions que j’entreprends au sein de l’Association CESA BRETAGNE, en partenariat avec la Maison Internationale de Rennes, ainsi que la ville de Rennes.

D’ailleurs je veux par le concours de cette tribune qui m’est offerte ici, dire à toute les femmes : faites-vous confiance, ayez de l’ambition, de l’espoir et quelle que soit votre situation entourez-vous de personnes qui vous poussent vers le haut. Ce n’est pas toujours facile d’être une femme, encore moins d’être une femme immigrée mais il y a toujours une main tendue prête à vous écouter, vous accompagner, vous aider !

Immigré-e-s ou non, ayant réussi ou pas, nous sommes toutes dans le même navire ; autant être solidaires pour construire la France de demain.

Au FORIM qui me fait l’honneur de ce portrait, je vous encourage vivement à continuer avec cette campagne qui donne la parole aux femmes dans une société où elles ont toute leur place, et à persévérer car les choses ne changeront pas du jour au lendemain.

A ce propos, la question qui reste à se poser c’est : Et après ? Que fait-on de cette campagne ? Certes le constat est posé, mais quelles actions concrètes suivront ?




[1] Marlise FOUCAULT, Déraciné-e-s et des ailes ces migrants qui ont réussi en France, Rennes, Impression Kennedy Edition 2016, 74 pages

 

La campagne une femme, un mois, une histoire : Portrait de Gracieuse BEAULIEU PAGET-BLANC

 

 Gracieuse BEAULIEU  PAGET-BLANC, Psychologue clinicienne et enseignante à l’Université d’Evry

 

 

Je suis née le 21 août 1958 à Port-au-Prince en Haïti où j’ai grandi sous la dictature des Duvalier avec la crainte, la peur et la suspicion. Septième d’une fratrie de huit enfants, la vie n'a pas toujours été facile pour nous en Haïti avec les difficultés financières de mon père qui travaillait  à la municipalité de Port-au-Prince et plus tard à l’administration portuaire. Il pouvait passer de longs mois sans recevoir son salaire. Pendant ces périodes entrecoupées, la famille entière vivait des seuls revenus de ma mère qui travaillait sans répit comme  couturière à son compte dans son petit atelier installé dans la maison, habillant des femmes « distinguées ». Les soucis financiers n’ont jamais altéré la bonne humeur de la maison, nous étions et sommes encore une famille unie. Dans notre quartier à Delmas, notre maison était surnommée la « maison du sourire » on recevait  les amis et parents chez nous à domicile, on allait moins souvent chez les autres. Mon père adorait nous regarder jouer quand nous étions petits et plus tard, aimait se mêler à nos conversations, ce qui n’était pas toujours bien vu. Nous étions très nombreux à vivre à la maison ; mes deux parents, les huit enfants, ma grand-mère qui s’était séparée de mon grand-père, ma seule tante  et mon cousin venu en vacances à la fin de son CM2  qui n'est plus jamais reparti. Le jour de la rentrée des classes nous étions  très serrés dans la voiture, nous ne mettions pas de la bonne volonté pour faire une place au cousin même si nous l’aimions bien parce que nous ne comprenions pas pourquoi il devait venir vivre avec nous. Ce jour-là en démarrant la voiture le moteur lâche. Nous avons été accompagnés et pris en charge par des personnes inconnues et des voisins pour nous rendre à l’école. Ma mère qui était très moralisatrice ne ratait jamais une occasion pour faire une leçon de morale nous rappelant « qu’on a toujours besoin de quelqu'un et cela peut arriver n’importe quand ».

Quand j’ai quitté mon Haïti natale en 1977, je suis arrivée à Brooklyn à New York chez ma tante qui est pour moi une mère adoptive, elle avait quitté Haïti sept ans plus tôt. Je ne savais pas encore comment j’allais financer mes études alors que j’étais acceptée à l’université. La personne qui va m’ouvrir les portes fût le Dr Muzak, un inconnu, un grand médecin chirurgien dans un hôpital à NY. En tant que JTC (Jeune Témoin du Christ), dès l’âge de 12 ans, j’allais rendre visite à des personnes âgées parmi les activités d’entraide du groupe en Haïti. En partant pour les Etats-Unis, Mme Muzak, m’avait donné le numéro de son fils en insistant pour que j’aille le voir, ce que j’ai fait. Dr Muzak m’a conseillée de m’adresser à l’OEA (Organisation des Etats Américains) pour financer mes études. Je n’en avais jamais entendu parler. J’ai trouvé un petit boulot de répétitrice de piano au Brooklyn Academy of Music (BAM) avec l’aide du Dr Muzak. Un jour je m’apprêtais à faire répéter la leçon de piano à un garçon de 8-9 ans qui s’appelait Simon, il ne voulait pas jouer. Il s’est mis à pleurer en disant qu’il y a quelque chose qu’il fait encore dans son lit. J’ai compris qu’il faisait pipi au lit. Puis, sans transition il me dit que  son père lui manquait, il voyageait tout le temps. Je lui demande ce que faisait son père. Haut de ses 8-9 ans il me dit je ne sais pas mais il donne de l’argent à des gens pour faire des études. « Il travaille où » ? à l’OEA ; « il s’appelle comment  » ? J’ai obtenu ainsi, grâce au père de Simon une bourse de l’OEA. Simon n’a jamais su que sa tristesse de ce jour m’a permis de financer mes études.   

Je n'ai pas l'impression d'avoir vécu des choses difficiles dans ma vie, j'ai toujours trouvé des personnes pour m'aider et m'accompagner dans toutes les situations. Je pense que mon éducation religieuse et ma foi m’accompagnent également. J'ai une grande capacité à accepter les choses comme elles sont. Je me lamente peu même si je suis quand même très soucieuse et inquiète. Je ne suis pas de nature pessimiste ni optimiste, mais je laisse très peu de place au hasard. 

J’ai côtoyé le racisme aux Etats-Unis et en France, mais je ne peux pas dire que ceci a été un frein à mon intégration ou à mon avancement tant personnel que professionnel. J’ai participé à des sittings et des marches anti Apartheid en tant qu’étudiante ; j’ai participé avec un de mes frères qui était  Psychiatre à NY à des manifestations politiques locales liées à ses propres engagements. Je ne me suis jamais considérée comme étant activiste, malgré mon engagement.

Ce fût aux Etats-Unis, que j’ai connu mon mari avec qui je suis mariée depuis 26 ans, Eric Paget-Blanc (Professeur de finances à Evry et Analyste financier), originaire de Port-Vendres dans les pyrénées Orientales. Ensemble nous avons trois filles dont nous sommes très fiers. J’ai effectué la première partie de ma carrière en tant que psychologue dans les milieux scolaire, hospitalier et carcéral avant d’arriver en France en novembre 1993. Après avoir obtenu un Master à l’université de Seton Hall à New Jersey j’ai fait une formation en Psychanalyse et Psychothérapie au Postgraduate Center for Mental Health à NY, puis j’ai poursuivi des études doctorales à l’université de Columbia à New York aux Etats-Unis toujours en Psychologie de 1989 à 1993.

Cela fait un peu plus de 20 ans que j’exerce en cabinet libéral en France, mes patients viennent de différents milieux socio-professionnels. Si certains patients ne reviennent pas parce que je suis une femme noire issue de l’immigration, je n’en sais rien. En tout cas, je n’ai jamais ressentie d’attitude raciste des patients mis à part quand on me dit en ouvrant la porte « J’ai rendez-vous avec M. Paget-Blanc » dans ces cas je rectifie tout simplement en disant « Mme Paget-Blanc, c’est moi ». Je me souviens, j’étais consultante dans un cabinet en Ressources Humaines. J’étais avec le directeur du cabinet nous allions à un rendez-vous chez un client. Dans l’ascenseur il me regarde et dit « Tu ressembles vraiment à une femme professionnelle ». J’ai ajouté « Heureusement que ce n’est que la ressemblance ». Il était très gêné, il a essayé de s’en défaire, mais je n’ai jamais su ce qu’il avait en tête. Ces attitudes m’ont blessée, j’avais l’impression d’être cataloguée, pour être professionnelle à chaque fois, il faut se justifier. Je ne sais jamais si certaines remarques sont racistes ou sexistes. Qu’importe. Mon objectif est de faire ce que j’ai à faire.

Le mot qui résumerait mon parcours  c’est : opportunité. J'ai eu beaucoup de chance dans ma vie. La chance c'est d'avoir des opportunités, mais c'est aussi savoir les saisir. J'ai su saisir les nombreuses opportunités  qui se sont offertes à moi.
Outre mon travail de psychologue, je m'implique beaucoup dans le secteur associatif. Je suis présidente de l'association Elan pour Haïti qui a été créé en 2010 avec trois autres personnes, dont un de mes frères qui est ingénieur à IBM. J’ai quitté la présidence de l’association AFDC (Association des Femmes de Différentes Cultures) à la suite du séisme.  Les actions d’Elan pour Haïti comprennent : L'Ecole des Adultes à Paris pour les personnes âgées de 18 ans et plus. Elle est située à la Maison des  Ensembles dans le 12ème arrondissement de Paris et  propose des cours et différents types d’aide aux personnes issues de l'immigration mais pas exclusivement. Nous organisons différents types d’événements dont un jeudi par mois des rencontres dans un restaurant du 20ème arrondissement sur des thèmes variés dont l’objectif est de vulgariser la culture haïtienne  à travers son art culinaire.  En Haïti nous accompagnons de nombreux projets éducatifs primaires et universitaires. Nous apportons une aide également dans certains projets agricoles. Nous organisons un mécénat de compétences où des personnes vivant  ici en France partent en Haïti pour mettre à profit leur compétence, aptitude ou bonne volonté au service de projets réalisables grâce à leur contribution.

Depuis près de deux ans j’interviens à la radio Fréquence Paris Plurielle dans une émission hebdomadaire appelée Kornlambi à travers une rubrique appelée « Parlons-en au Psy ». Cette émission qui existe depuis 20 ans  nous permet d'aborder beaucoup de questions d’actualité ici et en Haïti. Dans ma rubrique, nous essayons de traiter des questions qui permettent aux auditeurs de réfléchir sur certaines problématiques sociales, émotionnelles, professionnelles et relationnelles. C’est souvent l’occasion de faire ressortir des difficultés liées à la migration et aussi aider à faire la différence entre des problèmes humains qui trop souvent ne sont vus qu’à travers les lorgnées de la situation de migrant ce qui souvent occulte la compréhension du problème.

Je suis française mais avant toute une femme migrante. Pour moi, les choses les plus importantes dans la vie c'est la notion de valeur. Ma mère, moralisatrice, m’avait appris que l’argent ne devrait pas être la seule motivation pour aider. Elle arrivait à refuser que les voisins de notre quartier me payent quand j’aidais les enfants avec leurs devoirs, leurs leçons ou autres. Pour moi, c’était comme ça.

Le message que je veux donner aux femmes migrantes est qu’il faut savoir que la question est toujours scindée en deux pour une femme issue de l’immigration ; à savoir femme et migrante. La femme, doit se donner la capacité de réussir de ne pas avoir honte ou avoir peur et surtout transmettre cette attitude aux filles. A la femme migrante je dirai qu’il faut prendre le temps de voir ce qu’a été sa vie passée, voir ce qu’il y a eu de positif dans sa vie, dans ce qu'on voit et dans toute expérience. C’est seulement à travers la reconnaissance de ce qu’on est qu’on peut exister. On n’est pas seulement une femme migrante on est Une Femme, la condition féminine nous concerne toutes.

Cette campagne à toute sa  valeur et toute sa place dans une communauté de migrant-e-s. Elle est intéressante et pertinente, elle permet à la personne interviewée de pouvoir faire un retour sur sa vie et permet à d'autres personnes de voir la diversité des parcours.

La campagne une femme, un mois, une histoire : Violleta

Violetta

Roumaine, mère de 5 enfants, habitant en France depuis 2014

Je suis née dans les années 70 en Roumanie, je fais partie des enfants de l’ancien État soviétique. Dû à mon éloignement de la ville et de la vie politique, j’ai vécu le changement de régime d’une manière presque inaperçue. Issue d’une grande famille de la campagne de la Roumanie, j’ai toujours vécu dans la faim et dans la misère. Très proche de mes frères et sœurs, je me suis toujours attachée à ma famille pour vaincre les difficultés de notre situation. Habitant dans une caravane, j’ai appris à me débrouiller comme je pouvais. Sans espoir dans l’avenir, on vivait au jour le jour.

J’ai connu mon futur mari étant encore adolescente. Au début, son amabilité m’a séduite. Comme toutes les filles, je rêvais de faire une belle famille avec l’homme de ma vie, que je l’ai considéré à être. Finalement, on s’est marié et la vie en famille a commencé. Ensemble nous avons eu 5 enfants. Cependant, nos conditions de vie n’ont pas vraiment changé, à seule exception que maintenant je dois nourrir et assurer un futur à nos cinq enfants. Mère très jeune, j’ai dû faire des sacrifices pour subvenir aux besoins de ma famille. Mon mari, de son côté, essayait de maintenir son droit chemin mais il s’est fait vite détourné. Dans la recherche des moyens et sous l’influence d’amis, il s’est aventuré dans les chemins d’une vie malsaine. L’alcool, des magouilles et des petits vols sont peu à peu rentrés dans son quotidien.

Au début, ça nous semblait une solution car d’une manière ou d’autre, l’argent rentrait, mais cela a vite fini. Mon mari s’est fait attraper par la police et a fait plusieurs séjours en prison. S’agissant de petits délits, il sortait le lendemain, mais la violence a commencé à rentrer dans la réalité de ma famille. L’homme que j’aimais est devenu une menace et malheureusement une réalité pour moi et mes enfants.

J’avais peur de mon mari pour moi et pour mes enfants. Chaque nuit était pour nous une épreuve de survie, quand on espérait la passer sans affolement. Je mettais tous les efforts de mon côté pour éviter les crispations qui terminaient assez souvent en violence physique. Je me sentais prisonnière de mon propre mari et pour ne pas le contrarier, j’acceptais des choses qui allaient contre ma volonté et ma nature. Pendant des années je me suis oubliée. Mes envies, mes besoins, mes passions ont été laissées de côté.

Discuter et essayer de résoudre des questions d’une manière pacifique et constructive n’était pas une habitude dans notre famille. Je ne m’imposais que pour défendre mes enfants. Ne pouvant pas supporter l’agression envers mes enfants,  je suis souvent intervenue aux moments de violence pour les protéger de leur père et cela me coûtait de fortes représailles.

Ma vie ne m’apportait aucun espoir. Cependant, affamée de bonheur, d’amour, de compassion et d’appui, j’ai pris ma vie à bras le corps, j’ai fait mes valises et avec deux de mes cinq enfants, je me suis lancée dans un longue voyage de recherche de paix, de sérénité et du bonheur. Le moment le plus dur de tout mon parcours était de laisser derrière trois de mes enfants.

L’aube d’une nouvelle journée nous a ouvert les portes de Paris et cela a signifié pour moi le commencement d’une nouvelle vie. J’ai vite fait connaissance et étais accueillie par des personnes qui sont devenues aujourd’hui mes amis. Ils m’ont trouvé, à moi et à mes enfants, une place pour poser nos charges et nos espoirs, tout en espérant reprendre nos vies à zéro. Aujourd’hui, nous résidons dans une caravane à Sarcelles st Brice. Nous n’avons pas une maison en pierre, nous n’avons pas une maison en bois, mais nous avons notre coin où nous nous sentons en sécurité et que nous appelons aujourd’hui notre maison.Je les ai amenés chez mes parents sachant qu’ils s’occuperaient bien d’eux. C’était une décision difficile mais nécessaire car je n’avais pas de moyens de payer le voyage pour six personnes. Je me suis consolée avec l’idée que je viendrais les chercher plus tard mais ce jour n’est toujours pas arrivé. En 2014, nous sommes partis donc tous les trois dans un autocar en direction de la France. Le voyage a été long mais plein d’espoir d’une meilleure vie. 

L’intégration n’est pas facile, de plus, parlant peu français, je fais la manche pour subvenir à mes besoins et à ceux de mes enfants.  J’arrive à leur donner le plus nécessaire. Les gens sont très gentils ici, ils nous aident avec de l’argent, avec des produits. On ne manque de rien. J’arrive même à économiser et envoyer tous les mois un peu d’argent à mes parents pour les aider avec mes enfants.

Maintenant j’ai trouvé la paix, mais s’il me fallait résumer mon parcours dans un mot, ça serait la tristesse. La vie n’a pas été généreuse avec moi, j’essaie juste de donner une vie meilleure à mes petites et aussi aux petits que j’ai laissé dans mon pays d’origine. Un jour je viendrai les chercher et je les amènerai avec moi. Je serai enfin épanouie. 

La campagne une femme, un mois, une histoire : Portrait de Pham Anh Thu

 

Pham Anh Thu Chercheuse en Biologie Végétale, retraitée du Centre national de la recherche scientifique et membre du Bureau de l’Association Internationale pour le Développement de l'Enseignement au Vietnam (AIDEV)

 

 Je suis née en 1945 au Vietnam, année d’une grande famine qui a provoqué des millions de morts dans le pays. L’armée japonaise occupait le Vietnam (Indochine à l’époque). D’importants événements y avaient lieu.  Lorsque les fascistes ont perdu la guerre, les résistants ont proclamé l’indépendance du Vietnam le 2 Septembre 1945. Néanmoins, l’armée française a vite repris le pouvoir et la résistance vietnamienne a dû reprendre le maquis... Bien sûr, je ne garde aucun souvenir de cette période agitée, mais ce qui va vous paraître étonnant, c’est que je n’en ai eu connaissance qu’une fois arrivée en France.

Entre 1954 et 1975 le pays a été divisé en deux. Mon père était fonctionnaire au sud du pays qui était gouverné par un gouvernement aux ordres des Etats-Unis. Il n’était pas engagé politiquement, il était archiviste et vivait dans ses livres. Il connaissait tous les classiques français par cœur et écrivait des poèmes en Vietnamien. C’était  quelqu’un de très humaniste mais loin de la réalité. Nous n’avions pas d’information sur ce qui se passait au nord. On n’avait pas d’accès à l’information internationale, et on croyait à la propagande du gouvernement du Sud.

J’habitais à Dalat, ville qu’on appelait à l’époque « La Petite France » où j’étudiais dans un lycée français. Le vietnamien, je l’ai appris à l’école en tant que langue étrangère. Je n’ai pas appris l’histoire ou la géographie de mon pays. Je vivais dans une bulle, protégée de toutes les contingences du monde extérieur, ignorante des évènements dramatiques dont mon pays était alors le théâtre.

Je suis venue en France après avoir obtenu le baccalauréat en 1963, à l’âge de 18 ans. Grâce à mon parcours scolaire, j’ai obtenu une bourse du gouvernement français, ce qui m’a permis de financer mon voyage et partir à la découverte de la France. La 1ère impression de la France … je suis arrivée en octobre, il faisait froid, c’était avant le grand nettoyage et les bâtiments étaient tout noirs. Je m’attendais à connaitre la capitale de la lumière. Je pensais que Paris était triste.

Dans un premier temps, j’étais malheureuse de partir. Ce n’était pas un vrai choix. A l’âge de 18 ans j’étais encore un enfant et je suivais les conseils de mes parents. Ils me disaient que c’était une chance pour moi, que j’allais étudier et que je reviendrais à la maison après. Mais je n’ai revu mes parents que 15 ans plus tard.

Pendant 15 ans je n’ai pas revu ma famille, ma ville,  mon pays. Cela car en France, j’ai appris que pendant toute mon enfance j’étais trompée. Ici, j’ai connu la vraie histoire de mon pays. J’ai dû m’éloigner pour mieux voir.

J’ai appris que la résistance n’était pas malveillante mais qu’elle luttait pour la liberté du Vietnam. J’ai adhéré au mouvement des patriotes vietnamiens en France et je luttais à distance pour l’indépendance de mon pays et je ne pouvais donc pas y retourner. Mes parents étaient au courant. Même si je ne leur ai pas dit, ils étaient au courant par les uns et les autres. Ils connaissaient mon engagement et ne s’y opposaient pas. Mais cela nous empêchait de nous voir.

J’ai adhéré à ce qui est l’UGVF[1] aujourd’hui. La lutte pour la liberté du Vietnam est parmi les plus beaux moments de ma vie. On y rencontrait des personnes de toutes les nationalités qui luttaient pour une cause commune. On était tous unis autour d’un seul objectif et on  criait : US go home ! Le Vietnam vaincra ! Cela m’a appris que quelle que soit la couleur de la peau, quelle que soit l’origine, toutes les femmes et tous les hommes de bonne volonté sont solidaires et luttent ensemble par la bonne cause.

Mon mari je l’ai connu dans cet environnement. J’ai eu vraiment de la chance de l’avoir rencontré. Il est quelqu’un de vrai et sincère. Nous avons vécu ensemble presque 50 ans, nous sommes toujours très attachés l’un à autre. Ensemble nous avons eu 3 enfants.

Je remercie cette bourse du gouvernement français car cela m’a permis de venir en France et de voir la réalité de mon pays. Et de m’engager aux côtés des jeunes ici. Etre en France m’a permis de suivre l’histoire de notre libération de près. Plus que les personnes de mon milieu qui étaient au sud du Vietnam à l’époque, plus que ma famille.

Je crois que la double culture c’est une chance. C’est très enrichissant. On peut prendre le meilleur de chaque culture et chaque culture enrichit l’autre et nous nous enrichissons nous-mêmes. C’est pour cela que j’essaye de garder la culture vietnamienne à la maison. Mes enfants, bien qu’ils soient nés en France, parlent vietnamien et cultivent l’amour et la fierté de leurs origines.

Le Vietnam était devenu le symbole de la lutte d’un peuple contre un envahisseur. Je suivais jour à jour les nouvelles de Vietnam. C’est ici que j’ai acquis un sentiment de fierté nationale. Quand on a su que la guerre était finie, on pleurait de joie. Deux ans après la fin de la guerre je suis rentrée revoir mes parents.

A côté de mes engagements politiques, j’ai continué mes études. J’ai passé le concours pour rentrer à l’école normale supérieure en 1965. Ce qui était une grande fierté pour mes parents. En 1976 j’ai soutenu ma thèse de doctorat d’Etat. En tant que chercheuse, je voulais faire partie de l’organisme de recherche français pour les pays d’outre-mer (ORSTOM). Quand je l’ai annoncé  à mon directeur de recherche, il m’a répondu : « non, c’est trop dur pour une femme de travailler dans ces pays-là ». C’est la seule fois de ma vie où j’ai senti le sexisme.

Malheureusement, sans son soutien, je ne pouvais pas candidater. Je suis donc devenue chargée de recherche au CNRS, dans un laboratoire situé en métropole. Mais je n’ai pas renoncé à mon désir d’être utile aux pays pauvres. Mes recherches ont toujours porté sur les problèmes liés à l’agriculture dans les pays en voie de développement, notamment les problèmes liés à la sècheresse. Nous avons contribué à la création d’un centre de recherche sur l’amélioration de l’adaptation des plantes à la sécheresse (CERAAS) au Sénégal. Nous avons été financés pour des projets avec d’autres pays : Brésil, Tunisie et Vietnam notamment. Cela m’a permis de recevoir des étudiants de ces pays et d’y aller également pour de conférences et séminaire.

Après la fin de la guerre, de graves problèmes économiques se sont posés au Vietnam. Pendant la guerre le pays recevait de l’aide internationale, après la guerre il n’y avait plus rien. Heureusement que je travaillais déjà en France et je pouvais envoyer de l’argent à mes parents. A la fin de la guerre, les activités des vietnamiens de France avaient pour but de contribuer au relèvement du pays. Dans cet esprit, l’apport des intellectuels était considéré comme important. Parallèlement à mes activités professionnelles, j’ai eu une vie associative continue au sein de  l’UGVF et de l’AIDEV, dont je suis actuellement membre du bureau. L’AIDEV a pour but de contribuer au développement de l’enseignement au Vietnam, en particulier l’enseignement supérieur (IUT, Universités). Nous comptons parmi nos membres des ingénieurs, des chercheurs, des enseignants d’Université et nous contribuons dans la mesure de nos moyens et nos capacités en apportant notre savoir et nos points de vue sur les programmes et l’organisation des cursus universitaires vietnamiens. Nous donnons des cours et des conférences, nous formons les formateurs, nous distribuons des bourses aux enfants de familles déshéritées, nous accueillons en France des stagiaires et doctorants vietnamiens. Certains d’entre nous participent à la réalisation de grands programmes nationaux (barrages, aéronautique, pétrochimie...). Pour la réalisation de certains de nos projets, nous avons obtenu un co-financement du PRA/OSIM.

J’ai eu beaucoup de chance d’être dans l’environnement universitaire où on sent moins les problèmes de discrimination de genre. Je pense que c’est un milieu privilégié pour les femmes. Très rarement je me suis senti défavorisée d’être une femme. Je me rends compte de toutes les injustices auxquelles doivent faire face les femmes des sociétés actuelles mais j’ai eu de la chance. Dans mon laboratoire, nous sommes une majorité de femmes et ce sont les femmes qui dirigent. Nous avons les mêmes salaires que les hommes.

Je ne me considère pas comme une femme, je me considère comme un être humain car j’ai réussi dans ma vie autant que les hommes.  Le mot qui résumerait mon parcours : la Chance. J’ai beaucoup de chance. La chance c’est d’avoir des opportunités. Mais c’est aussi savoir les saisir et les faire fructifier. J’ai eu des opportunités dans ma vie et j’en suis consciente. Mais j’ai aussi fait des efforts et des choix. Parce que c’est difficile le concours aux Grandes Ecoles et c’est difficile d’avoir un engagement politique qui va à l’encontre des croyances de ma famille. Je pense que ma plus grande chance c’est d’avoir rencontré des personnes ici qui ont fait de moi un être humain épanoui. Beaucoup de chance.

Les femmes migrantes sont tellement diverses. Je pense que certaines ont eu un parcours comme le mien. Pour d’autres, c’est sûrement plus difficile. Mais quel que soit son  parcours, il ne faut jamais oublier son pays. Si on réussit à faire sa place en France, il faut essayer d’aider son pays d’origine. Le combat du migrant est le même, qu’il soit femme ou homme.

Je pense que la patrie est l’endroit où on naît et où on a vécu les premières années de sa vie, et on ne l’oublie jamais. Malgré ma double culture et mon attachement pour la France (la France des valeurs universelles, Liberté, Egalité, Fraternité), j’ai toujours gardé la nationalité vietnamienne. Tous les 10 ans je vais à la préfecture demander ma carte de séjour, et je fais la queue comme tout le monde !.

Certains pensent que porter les fringues qu’ils veulent ou avoir le choix sexuel c’est d’avoir la liberté. Mais pour moi cela n’est qu’accessoire. La vraie liberté est de vivre selon ses convictions, selon ce que l’on croit. Sans que son modèle de vivre soit imposé par la société, par son mari, par son père. Etre libre c’est vivre selon ce que nous croyons être juste. C’est pour cette liberté que je me suis battue.

 


[1] Union Générale des Vietnamiens de France (UGVF) membre fondateur du FORIM. 

 

La campagne une femme, un mois, une histoire : Portrait d'Anette NTIGNOI

Annette NTIGNOI

Directrice du Collectif des Femmes Africaines du Hainaut (C.F.A.H.) ; experte  en coopération technique belge ; Femme de paix 2014 par le sénat belge.

 

Je suis arrivée en Belgique en 1999 avec une licence en informatique de gestion obtenue au Cameroun. Malheureusement, venant de l’étranger mon diplôme n’était pas reconnu en Belgique. Je devrais donc suivre 2 années d’études complémentaires pour avoir cette reconnaissance. Ce fut l’élément déclencheur de mon travail aujourd’hui. J’ai décidé de réunir des personnes, notamment des femmes, qui avaient de problèmes avec la reconnaissance de leurs compétences, comme moi. Nous avons ainsi crée le Collectif des Femmes Africaines du Hainaut. L’objectif du collectif est à la fois de favoriser et faciliter l’intégration des femmes africaines en Belgique et d’influencer les politiques publiques pour que leurs compétences soient reconnues.

Etant  toujours une femme active dans mon pays d’origine, il m’a été difficile d’arrêter mon métier dès mon arrivée en Belgique. Agée à peine de 23 ans j’étais à la tête d’une petite entreprise. Mon père a toujours poussé ses enfants à faire des études. Il voulait que ses filles soient indépendantes financièrement. Dans notre famille c’était mon père qui prenait les décisions. Les valeurs religieuses occupaient également beaucoup de place. Nous n’avons pas été favorisé-e-s financièrement mais les valeurs de solidarité forgeaient nos relations.  

Je suis partie à la capitale pour faire mes études. Malgré les difficultés que j’ai rencontré lors de mon parcours universitaire, je ne me suis jamais découragée. J’ai rencontré d’autres étudiantes mais la plupart d’entre elles a abandonné  leurs études. Cela a été dû aux nombreux stéréotypes qui occultaient la société de l’époque, parmi lesquels celui d’une femme épouse, mère et non d’une femme épanoui professionnellement. En subissant constamment des insultes et préjugés, beaucoup de filles renonçaient à leurs études. A l’époque, les garçons n’acceptaient pas de partager la place avec une fille à l’université. Nous avons été peu à résister jusqu’à la fin.

Je proviens d’un foyer polygamique avec beaucoup d’enfants. On était 16 enfants plus quelques enfants adoptés. J’ai perdu ma maman très tôt, à l’âge de 10 ans. J’étais donc élevée par la 2e épouse de mon père. La polygamie ne me choquait pas à l’époque. Cela était normal dans la tribu d’où je viens. Après avoir vécu d’autres expériences, lu des bouquins, je comprends à quel degré cette situation puisse être dégradante et compliquée pour une femme.

Dès mon premier mariage j’ai compris que je ne pourrais pas vivre dans une telle réalité. Mon mari croyait que les femmes étaient au service des hommes. J’ai eu du mal à me voir dans cette relation à long terme. Je ne supportais pas de ne pas pouvoir être égale à mon mari. J’ai eu deux enfants de ce mariage mais, malgré le désaccord de ma famille, j’ai divorcé. Il m’a été très difficile de prendre cette décision car il m’a fallu rompre avec la tradition. Au niveau du droit une femme pouvait demander le divorce mais au niveau de la tradition- non. Même pour une femme indépendante comme moi, cela n’a pas été évident.

Lors d’une de mes missions au Cameroun j’ai connu mon second mari. Il était belge. Cette fois-ci c’était le sentiment que m’approchait d’un homme.  C’était notre relation et non pas la famille ou les traditions qui nous ont uni. Vite j’ai fait mon premier voyage en Europe. Cette décision n’était pas difficile à prendre, j’étais déterminée de refaire ma vie. J’ai rejoint mon mari par le regroupement familial. Mes enfants m’ont rejoint ensuite. Le départ n’était pas difficile contrairement à l’arrivée. Le choc culturel m’a ébranlé. Quand on quitte son pays, on perd tout son réseau social. Il me fallait construire un nouveau réseau, refaire mes connaissances.

La chose qui m’a plus choqué concernait les liens sociaux, dont la construction était complètement différente de celle au Cameroun. Les personnes étaient plus individualistes. Cet isolement social était très dur pour moi au début. Nous avons été  toujours entouré-e-s au Cameroun. Nous avons grandi dans une culture de tribu où la solidarité était très importante. J’ai dû laisser tout ça de côté. Au début je voulais m’intégrer dans la nouvelle société et donc je n’ai pas imposé ma personnalité et ma culture. Pourtant à un moment donné je me suis imposée pour pouvoir exister avec tous les composants de ma personnalité. Je ne pouvais plus vivre en faisant semblant d’être une autre personne. Il fallait que j’assume ma culture.

C’est alors que j’ai compris que les deux cultures (la mienne et celle de mon mari) ne pouvaient pas cohabiter dans un même foyer. Dans ce contexte, ma culture était la culture secondaire. Pour que je sauve mon mariage, il fallait que je fasse profil bas. Mais j’ai une personnalité forte, pour la deuxième fois je prends la décision de divorcer. J’ai eu un enfant de cette union.

J’ai créé le CFAH en 2008. Au début je voulais voir les résultats rapidement, ce n’est qu’avec le temps que j’ai pris conscience que les résultats ne venaient pas toute de suite mais à long terme. Notre association est aujourd’hui reconnue en tant qu’interlocuteur national et international sur l’insertion des femmes migrantes en Belgique. Nous faisons à la fois le travail de terrain avec des femmes et des actions de plaidoyer. Les politiques publiques pour le migrant-e-s en Belgique sont basées sur de cours d’alphabétisation. Alors que les femmes migrantes n’ont pas toujours besoin d’être alphabétisées mais d’avoir leurs diplômes ainsi que leurs compétences reconnu-e-s.

La migration a changé et la Belgique n’a pas une politique d’intégration pour les migrant-e-s qualifié-e-s. Par ailleurs, la politique d’intégration actuelle veut le refus de la culture d’origine. C’est ça le modèle européen d’intégration. Or, nous sommes dans une société multiculturelle, les migrant-e-s peuvent intégrer la culture du pays d’accueil tout en affirmant leur propre culture. Les migrant-e-s souhaitent participer au développement de leurs pays d’origine et d’accueil. Nous avons les deux cultures, nous connaissons les valeurs de nos pays d’origine et d’accueil et nous voulons travailler pour faire avancer les choses.

Pour les femmes migrantes la situation est encore difficile. Au niveau de prise des décisions les femmes sont toujours laissées de côté. En tant que femmes migrantes nous souffrons d’une double peine, pour le fait d’être une femme et une migrante. Nous sommes ainsi écartées des processus de prise de décision. Il faut que les femmes migrantes luttent contre la résignation, le fatalisme. La plupart se décourage. Que ça soit au milieu universitaire où professionnel, nous devons nous battre pour la reconnaissance. 

Si je devais résumer mon parcours en un mot, ça serait l’engagement. Je n’ai pas peur de prendre des positions. On attend de nous de jouer le folklore et non pas de prendre des positions. Mais nous ne sommes pas là pour ça. En tant que association, nous sommes là pour dire ce qui va et ce qui ne va pas.

Nous vivons dans un monde multiculturel. La globalisation a construit un monde sans frontières, basé sur la libre circulation, mais pas forcément sur la libre circulation des personnes et c’est là le grand paradoxe de notre monde actuel.

Je suis optimiste, donc je pense que nous allons vers quelque chose de meilleure. Les choses vont changer pour l’Afrique également. Au niveau du droit des migrant-e-s aussi les choses vont avancer. Je suis optimiste, car l’Europe ne peut plus nier qu’elle a besoin des migrant-e-s qui sont une force dynamique de développement. Nous ne pouvons pas construire l’avenir sans cette force migrante. Que l’Europe le veuille ou pas.

L’initiative du FORIM est importante pour faire connaître et valoriser nos actions. Nous espérons influer dans la politique et voir de plus en plus des personnes afro-descendantes émerger dans le monde. Cette initiative nous aide à nous faire entendre. Nous avons besoin de ça. Je fais ici un appel au pouvoir public pour entendre notre cause et nous donner les moyens d’agir.

Je suis en train d’écrire un roman inspiré de mon histoire. J’espère vous le faire lire bientôt.

Pages