Diasporas : Les pays européens doivent changer de vision

Comment les politiques migratoires devraient-elles évoluer pour favoriser la mobilité des diasporas et leur appui au développement dans leurs pays d’origine ? 
 
Adam Oumarou : Tout d’abord, je tiens à rappeler deux choses essentielles : les migrations humaines sont normales, ancrées dans la dynamique des sociétés depuis toujours ; la population de l’Afrique subsaharienne émigre pour plus des deux tiers dans un autre pays d’Afrique. Et je note une différence de perception entre l’Afrique et l’Europe : un Africain qui réside en Europe est un immigré et un Européen qui séjourne en Afrique est un touriste ou un expatrié. L’apport des migrants au développement et à la transformation de la structure économique de leur pays d’origine est désormais pris en compte par les Etats africains. Ils mettent en place des stratégies pour tirer parti de ces migrations et en atténuer les effets négatifs tel le dépeuplement de certaines zones. En Europe, dans leur pays d’accueil, les migrants sont des personnes de tous niveaux de qualification et contribuent à remédier au déficit de compétences sur le marché du travail. Les pays européens doivent changer de vision et reconnaître le rôle de tous les travailleurs migrants, ceux qui sont hautement qualifiés mais aussi les peu qualifiés, dans la trajectoire de développement ici et là-bas en Afrique. Sur le terrain, en France, la question de la régularisation des travailleurs peu qualifiés se pose avec acuité. Il faut que la politique de visas change pour permettre une mobilité circulaire positive entre pays d’origine et pays de destination, une liberté de circulation qui créerait des ponts structurants entre l’Europe et l’Afrique. 
 
Comment les diasporas africaines en Europe peuvent-elle s’impliquer sur ces sujets ? 
 
A.O. : Les membres des diasporas en Europe sont, pour la plupart, des migrants en situation régulière et ont des attaches avec leur lieu de résidence. A ce titre, ils participent à la vie politique, sociale et culturelle au même titre que les autres citoyens. Au niveau local, ils ont un rôle majeur à jouer dans le cadre de la coopération décentralisée entre collectivités territoriales européennes et africaines. Plus largement, les diasporas doivent être associées à tous les forums de discussion pour renforcer le dialogue entre leurs organisations et les acteurs publics comme privés. Un exemple : le CONIF est en train de s’organiser pour proposer aux entreprises nigériennes et françaises établies au Niger des compétences issues des rangs de la diaspora nigérienne établie en France. A travers ce type d’initiative, nous concrétisons les liens qui nous unissent au Niger et nous souhaitons qu’un cadre stratégique se crée entre les deux pays pour intégrer la contribution de la diaspora. 
 
Faudrait-il associer les diasporas au suivi de l’aide publique au développement (APD) ? 
 
A.O. : D’abord le terme « aide » ne m’enchante pas pour parler des relations entre l’Europe et l’Afrique. Les diasporas ont été un peu oubliées à ce niveau or elles devraient être associées à l’orientation de l’APD car, pour être efficace, cette aide doit coller au plus près des besoins identifiés sur le terrain dans le pays destinataire des fonds. Les diasporas peuvent apporter leur expertise dans ce sens, c’est pourquoi les bailleurs de fonds auraient tout intérêt à intégrer leurs compétences dans les projets. Par exemple, l’AFD aurait des consultants issus des diasporas africaines en France. Et c’est la même chose du côté des pays d’origine des diasporas : ces pays devraient créer un cadre pour associer celles-ci à la définition de projets structurants au service d’une croissance inclusive. Il est important que les diasporas puissent investir en confiance, en bénéficiant de protections législatives adéquates. Dans le cadre de l’appel à projets du FORIM, nous repérons dans nos pays d’origine des projets solides, innovants, que nous pouvons soutenir et qui sont susceptibles d’être sélectionnés pour un co-financement de l’AFD à hauteur de 15 000 euros par projet. Cette méthode est efficace car elle renforce à la fois les capacités des acteurs locaux dans nos pays et celles des membres de la diaspora et elle évite la dispersion des fonds.
 

Quelles sont les actions concrètes du CONIF pour porter des projets d’investissement ? 

 
A.O. : La diaspora nigérienne est en train de s’organiser pour se structurer et nous avons commencé un travail de recensement de toutes les compétences de ses membres en France. Sur la base de leurs cotisations annuelles, un fonds d’investissement de la diaspora nigérienne va être abondé. Il va travailler en partenariat avec des banques françaises et nigériennes pour sécuriser les transferts de fonds, rendre ceux-ci moins coûteux et veiller à leur efficacité dans le cadre d’investissements productifs. L’ouverture prochaine à Paris d’une agence de la Banque de l’Habitat du Niger (BHN) est un exemple de cadre qui permet à la diaspora d’invertir au Niger en toute sécurité. C’est une initiative à saluer. Nous agissons aussi dans le domaine de l’éducation et de la formation. Chaque année, nous organisons une campagne d’accueil des nouveaux étudiants en France. C’est un geste de solidarité nécessaire pour faciliter l’intégration des primo-arrivants. Avec le programme européen Erasmus + nous voudrions que des professeurs, des chercheurs, des experts issus de la diaspora partent enseigner au Niger. Nous poussons à des échanges scolaires entre des écoles par le biais de la coopération décentralisée. Et nous organiserons un Forum économique et scientifique de la diaspora au Niger car nous voulons partager nos expériences avec ceux qui sont restés là-bas, comprendre les priorités de notre pays et les possibilités de retour si on le désire.